Expérimenter les humanités numériques Des outils individuels aux projets collectifs
  • Étienne Cavalié
  • Frédéric Clavert
  • Olivier Legendre
  • Dana Martin
Chapitre 6

Wiki, boîte à outils ou de Pandore ?

  • Marie Chagnoux
  • Pierre Humbert

La technologie wiki peut être perçue à la fois comme instrument, comme objet et comme outil de la recherche en sciences humaines et sociales (SHS), nous inspirant ainsi de la distinction opérée par Gilbert Simondon [1] entre deux de ces notions : instrument dans son appréhension des mécanismes de coopération et d’intelligence collective [2], objet dans l’exploration des espaces de collaboration ainsi construits [3] et outil dans les fonctions d’aide au travail de recherche [4]. Si les deux premières dimensions ont déjà fait — et font toujours — l’objet de nombreuses publications, il nous semble que la dimension du wiki comme outil reste insuffisamment explorée. On doit donc dépasser la vision classique du wiki comme formidable réceptacle d’écriture collaborative et espace d’expression de nouveaux rapports au savoir pour explorer ses usages structurant la construction de l’activité de recherche. Outil de production et outil de gestion, il permet selon nous d’appréhender deux actions essentielles au travail du chercheur : apprivoiser le temps et apprivoiser la mémoire dans une même dynamique.

Ce chapitre fera donc l’économie de thématiques pourtant fécondes pour se focaliser sur cet objectif : montrer qu’au-delà des fonctions bien définies et largement popularisées, de l’édition de contenu de type encyclopédique et du travail collaboratif, utiliser les wikis permet de disposer d’un outil polyvalent qui répond parfaitement aux différentes facettes du métier de chercheur en SHS.

Nous ne convoquerons donc pas le mythe fondateur, l’informaticien américain Ward Cunningham qui en 1995 inventa la technologie « wiki » afin d’améliorer la collaboration au sein d’une communauté de développeurs informatiques [5]. Nous ne ferons pas la narration de l’épopée Wikipédia dont le succès planétaire ancra l’utopie collaborative dans la réalité du Web 2.0. Nous ne ferons pas le panorama historique des grands wikis de la recherche en SHS, de glossaires partagés de sociétés savantes en wikis dédiés à un auteur ou une théorie. Nous n’offrirons pas un « wiki pour les nuls » qui permettrait une prise en main aussi rapide qu’efficiente. Nous ne développerons pas les théories de la collaboration pour vanter les mérites d’une intelligence collective que pourtant nous défendons.

En revanche, à partir de notre utilisation intensive et enthousiaste de l’outil et d’expérimentations dans des champs disciplinaires et des projets de différentes natures, nous essayerons, plus modestement mais non sans conviction, de montrer ce que cet outil peut apporter au chercheur pour véritablement faciliter son travail au quotidien. Enfin, pour compléter notre regard, forcément partial et subjectif, nous avons sollicité l’avis d’une dizaine de collègues qui, dans le cadre d’un projet commun utilisent un wiki, pour enrichir cette réflexion au prisme d’autres cultures — disciplinaires, générationnelles, philosophiques. Ce projet de Publictionnaire, qui vise la construction d’un dictionnaire critique et encyclopédique, mobilise actuellement plus d’une centaine de rédacteurs dans une perspective interdisciplinaire pleinement assumée (linguistique, sociologie, information et communication, histoire, philosophie [6]…). La gestion et l’édition de ce dictionnaire sont assurées via un wiki, dont sont extraites certaines des illustrations que nous solliciterons au fil de la rédaction pour illustrer notre propos. Afin de limiter les préjugés, c’est un collègue extérieur au projet, Benjamin Kelm, qui a mené les entretiens. Nous tenons à le remercier d’avoir accepté de le faire.

La technologie wiki

Projets de publication « collective », appels à projet « pluridisciplinaire », incitations au développement de « transversalités » entre pôles ou équipes de recherche au sein d’un même laboratoire… Les injonctions à collaborer ne se sont jamais faites aussi fortes dans le domaine de la recherche et impliquent l’utilisation d’outils de gestion de contenu et de méthodes de rédaction à plusieurs mains présumés opérationnels, disponibles et maîtrisés. L’un des outils qui devraient être naturellement convoqués pour ces usages est le wiki dont la grande plasticité et la relative technicité ouvrent par ailleurs des perspectives qui dépassent ses prétentions originelles.

Toute technique emporte avec elle un ensemble de potentialités et de contraintes d’usage formant des scripts ou des scénarios d’usage. Ici, le wiki apparaît initialement comme un espace vierge (page blanche) et il appartient à l’usager chercheur de construire le dispositif le mieux adapté aux problématiques qu’il traite. Cette construction s’effectue par la mise à disposition d’un catalogue de fonctions, parfois appelées modules, visant à travailler la structuration de l’information (blocs, icônes, styles), le traitement de données (tableaux, fonctions arithmétiques, tris) ou encore à assurer l’interopérabilité avec d’autres systèmes (aperçus de fichiers, messagerie instantanée, messagerie, notifications). L’avantage est que la construction et la personnalisation de ces solutions liées aux différentes tâches du métier ne nécessitent que très peu de connaissances techniques.

La technologie wiki repose sur trois principes de base que nous allons présenter brièvement, le lecteur peut se reporter à l’ouvrage de Jérôme Delacroix [7] pour en savoir plus :

  • la création et la modification de contenu grâce au balisage du texte ;
  • la structuration implicite et minimale qui s’accroît dynamiquement par le jeu de liens hypertextes ;
  • la gestion de contenu et le suivi de l’activité.

Le langage de balisage
Aujourd’hui, comme la plupart des logiciels d’édition de contenu, la majorité des wikis n’utilisent plus explicitement la syntaxe du langage à balises qui pouvait par ailleurs différer d’un wiki à l’autre. Les outils proposent dorénavant des interfaces WYSIWYG [8] conviviales qui permettent des mises en forme élaborées sans connaissance préalable de la syntaxe wiki. Néanmoins, comprendre le principe de la syntaxe wiki permet de mieux appréhender son fonctionnement. Au fur et à mesure de l’édition de contenu, le rédacteur ajoute des commandes sous forme de balises qui vont influencer l’apparence du texte. Ainsi, le plus souvent, l’ajout d’un point d’exclamation indique un titre de rang 1, l’ajout de deux points d’exclamation un titre de rang 2. Il est possible de préciser la fonte d’une police d’écriture, la présence d’une liste, d’une image, d’une URL, etc.

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[cliquer sur les images pour les agrandir]
Exemple de syntaxe du langage wiki


Une structuration dynamique
À partir d’une première page — la page d’accueil — plusieurs pages peuvent ainsi être créées en ajoutant un simple lien entre crochets ou en syntaxe CamelCase, une notation qui met en majuscule l’initiale des mots associés afin d’éviter d’ajouter des espaces [9]. Cette combinaison de signes est interprétée par l’application comme l’ajout automatique d’une page vierge portant le titre des termes placés entre crochets ou dans le mot composé. La structure d’un wiki ne préexiste donc pas forcément à l’écriture, elle émerge au fur et à mesure des besoins et des actions des usagers. La plasticité est ici pleinement exprimée puisque des nouveaux lieux de réflexion ou de dialogue s’ouvrent au fil des besoins.

Ainsi la page d’accueil du wiki d’un chercheur pourra contenir une liste de tâches, ordonnée ou non, par thématique (recherche, enseignement, vie personnelle) ou par priorité (urgent, à faire, à lire, à regarder). La possibilité d’ajouter des liens, sous forme d’URL locale ou distante ou d’ajouter des documents (images, notes…) simplifie la navigation et permet un accès facilité aux ressources. Il est par exemple possible d’avoir une liste des appels à publications classés par date, avec un lien vers l’appel proposé par le comité d’organisation.

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Exemple de page d’accueil d’un enseignant-chercheur en SHS (avec PMwiki6)


Ces liens peuvent renvoyer vers des notes personnelles, des documents (la page de suivi d’un mémoire, un texte en rédaction pour une agence nationale de recherche) ou des pièces d’ordre logistique (un ordre de mission), ce qui permet de structurer toutes les activités hétérogènes du chercheur au sein d’un même espace.

À ce premier niveau de structuration qui s’appuie sur le caractère hypertextuel du wiki, s’ajoute un second niveau de structuration. Celui-ci repose sur le filtrage à l’aide de mots-clés (ou tags) permettant de repérer les contenus parfois transversaux qui se rapportent à une ou plusieurs thématiques, à un ou plusieurs projets. De nombreux logiciels, comme Zim [10], offrent une fonctionnalité de placement d’étiquettes dans les pages. Par la suite, la fonction « sélection-filtrage » permet d’accéder très rapidement aux pages contenant l’étiquette ou de les regrouper.

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Gestion de métadonnées sur les contenus


Une gestion de contenu et un suivi de l’activité
Enfin, fondamentalement conçu pour l’activité collaborative, le wiki offre généralement des outils avancés de gestion de contenu comme :

  • la gestion des versions via un historique ;
  • la possibilité de comparer des versions deux à deux (en général, les versions sont présentées côte à côte, les différences sont colorisées) ;
  • la réversibilité pour permettre le retour à des versions antérieures (restauration).

Outre ces aspects se focalisant sur les contenus, d’autres fonctionnalités tournées vers l’activité sont également présentes, comme des listes de contenus récemment mis à jour par d’autres utilisateurs, les notifications d’actualisation de pages ou d’espaces que nous avons choisi de surveiller ou encore, sur certaines solutions logicielles, la possibilité d’être alerté lorsque son nom d’utilisateur est cité. Ainsi, des bandeaux de menu vont proposer des fonctions en accès rapide : la possibilité de restreindre les modifications, d’ajouter des documents ou des tags à une page, et de choisir d’envoyer ou non des notifications aux observateurs de la page, éventuellement en documentant les modifications [11].

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Exemple de bandeau proposé lors des modifications d’une page sous Confluence


Le wiki en pratique

Une fois ce cadre technique posé, nous souhaitons exposer comment le wiki peut devenir un outil de gestion de la recherche, un véritable compagnon du chercheur au quotidien. Pour cela, nous allons nous focaliser sur quelques utilisations possibles, illustrées par des éléments tirés de nos expériences et de nos pratiques.

Un système d’information documentaire
Qui n’a jamais fait face au problème de classement de documents aux statuts hétérogènes, aux multiples versions dont il est tantôt le destinataire, tantôt l’auteur ? Agissant parfois dans l’urgence, le chercheur ne prend pas nécessairement le temps de contextualiser les supports avec lesquels il travaille. Le wiki constitue un outil aidant à reprendre un tant soit peu le contrôle sur le chaos dont sont en partie responsables les froides et mécaniques arborescences de fichiers. Dans un wiki, tout document est automatiquement placé dans un contexte, au sein d’un discours, même minimal, servant à comprendre les circonstances de son utilisation ou de sa création. La plate-forme permet ainsi de renouer avec une forme de documentarisation certes potentiellement non contrôlée, mais répondant à des logiques « métiers » et possédant une pertinence propre aux acteurs concernés. Ainsi, le dépôt de pièces jointes, l’ajout d’étiquettes, la constitution de collections dynamiques et le suivi des versions de documents qu’offrent certains wikis constituent, selon nous, un apport indéniable de cet outil.

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Éléments textuels permettent de caractériser le contexte des documents déposés


Un système de gestion de projet
Le travail du chercheur s’inscrit de plus en plus dans des projets collectifs. Loin de nous l’idée de considérer les dispositifs techniques de collaboration comme déterminants dans une telle démarche (les aspects humains et sociaux sont, selon nous, bien plus prégnants), cependant, nous tendons à penser que les diverses médiations, y compris techniques, contribuent à soutenir la production du groupe, sa cohésion et son information.

La structuration dynamique des différentes pages du wiki sert généralement la structuration du projet. Le chercheur peut alors s’appuyer sur une structuration arborescente de pages afin de définir l’ensemble des éléments qui décrivent le périmètre de son projet, que ce soit en matière de phases ou de livrables. Ainsi l’arborescence du wiki du Publictionnaire articule des éléments organisationnels (comptes-rendus des réunions, listes de tâches, coordonnées des auteurs) et des contenus scientifiques (notices de dictionnaire, biographie des auteurs).

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Menu du wiki Publictionnaire


La plupart des wikis proposent également aux utilisateurs de constituer des listes de tâches avec la possibilité, pour chacune d’elles, de définir son statut (terminé, non terminé), la personne responsable de sa réalisation et la date à laquelle celle-ci doit être réalisée. Ces listes peuvent constituer des tableaux de bord pour assurer le suivi d’avancement du projet. Elles peuvent aussi rendre compte des résultats obtenus par les personnes responsables de chacune des tâches ou des étapes. De même, il est également possible de prévoir un flux de travail (workflow), impliquant par exemple des auteurs et des relecteurs interagissant dans plusieurs itérations. Le projet Publictionnaire s’articule autour d’un tableau de bord qui synthétise toutes ces possibilités. On y trouve pour chaque entrée l’auteur envisagé, le chercheur en charge de la communication avec l’auteur, l’état de la notice (en attente, reçue, validée, en discussion), ainsi que des commentaires qui permettent au comité éditorial d’échanger.

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Tableau de bord du Publictionnaire, page centrale du wiki
Légende

Il assure le suivi des différentes tâches et l’affichage d’un flux de travail (relecture et validation). Les codes couleur indiquent le statut des éléments du tableau (non pris en charge/pris en charge et non reçu/reçu).


Un espace de construction et de discussion
Le wiki se fonde sur une certaine idéologie du partage et participe à construire informatiquement un lieu d’échange entre acteurs d’une même communauté, un espace collaboratif spécifiquement orienté vers la pratique de l’écriture. Le modèle cognitif de Flower et Hayes [12] aborde l’écriture comme processus en trois temps et offre un éclairage intéressant quant au rôle que peut jouer le wiki dans un processus d’écriture collaborative. Il distingue :

  • une phase de planification : les différents contributeurs peuvent émettre de nombreuses propositions soumises au jugement ou à la créativité des autres participants. Le wiki fonctionne ici comme aide à la créativité en favorisant les associations d’idées et en assurant la traçabilité des échanges entre participants ;
  • une phase de mise en texte durant laquelle la mise en forme du texte rapproche l’utilisateur du wiki de l’expérience de l’écriture par l’usage de logiciels de traitement de texte. L’attention du contributeur est centrée sur la production et la structuration du contenu, au moyen d’outils de mise en forme et d’organisation hiérarchique de l’information (titres, listes et blocs). La publication progressive de versions intermédiaires permet ainsi à chaque auteur de suivre l’évolution du texte auquel il contribue ;
  • une phase de révision, où le wiki permet l’ajout ou la modification du texte final, l’annotation de parties ou de l’ensemble sous forme de commentaires. Des discussions peuvent s’engager, comme sur un forum, à propos d’éléments de connaissance explicités sur le support. L’intérêt majeur du wiki, à ce stade, réside à notre sens dans le fait que ces échanges ne sont pas dissociés de leur objet (élément textuel ou paratextuel) ce qui facilite la compréhension du cheminement intellectuel de la discussion. Dans le cadre du projet Publictionnaire, de nombreuses discussions sont menées dans la partie commentaires, les échanges, moins formels, y sont conviviaux et il est possible d’exprimer son approbation (like) à propos des interventions de chacun.
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Exemples d’échanges à l’aide de commentaires



Typologie de wikis
La plupart des institutions mettent à disposition des chercheurs des wikis adaptés et déjà installés, ce qui les dispense des questions techniques de l’hébergement, de l’installation, de la sécurisation et du paramétrage de l’outil. Il peut néanmoins être intéressant, selon les caractéristiques et les besoins du projet et des utilisateurs, de mettre en place un wiki dédié et indépendant. La typologie suivante synthétise les différentes options offertes pour la mise en place d’un wiki. Nous avons volontairement limité le nombre d’exemples en choisissant parmi les dizaines de solutions mises à disposition celles qui semblaient le plus en adéquation avec les besoins et les compétences d’un chercheur en SHS. Pour aller plus loin, le site WikiMatrix offre une bonne recension en anglais et permet la comparaison entre plusieurs solutions [13].

Typologie de wikis
Type Descriptif Exemples [14]
Wikis de bureau Destinés à un usager qui souhaite saisir et organiser ses notes personnelles, ils permettent d’intégrer des ressources (images, vidéos), de hiérarchiser des documents et de gérer via une interface unique tous les aspects de la vie du chercheur (planning, liste de tâches, liste d’appels à soumission ou de projets, liste de contacts, etc.). TiddlyWiki [15] (Firefox, Safari, Chrome)
Zim [16]* (Windows, BSD ou GNU/Linux)
Fermes de wiki Parce qu’elles prennent en charge l’hébergement, les mises à jour techniques et les questions de sécurité, les fermes de wiki offrent des espaces dédiés qui peuvent être facilement mis en place. Wikispaces
Wikia*
Applications hébergées Les applications hébergées sont destinées à être installées sur un serveur (local, sur un ordinateur, ou distant, sur Internet), l’utilisateur doit donc prendre en charge les questions techniques mais cette solution évite de confier à d’autres l’hébergement de données, parfois sensibles dans le cadre de projets de recherche, et permet de contrôler l’intégralité des fonctions. DokuWiki [17]*
PmWiki [18]*
MediaWiki [19]*
Logiciels institutionnels (mais non moins hébergés) La qualité des interfaces et la richesse des fonctionnalités offertes font de ces logiciels des solutions idéales pour la gestion de projets ou d’équipes. Répondant explicitement à des besoins professionnels, ils proposent des outils particulièrement avancés (import des formats Office, connexion à un annuaire, etc.) et on les désigne sous le terme de « wikis seconde génération ». Confluence
XWiki*


Le wiki en contexte

Le discours qu’on tient dans cet article est celui de deux adeptes convaincus et, même si les expériences nous ont instruits des limites de l’outil — nécessaire travail d’animation, hétérogénéité des investissements, subjectivité de la structuration, rigidité des formats… —, il nous a paru intéressant de solliciter les regards d’utilisateurs moins familiers des wikis. À partir du projet Publictionnaire, nous avons recueilli la parole de collègues, membres du comité d’organisation, dont la diversité garantissait une certaine représentativité. Ces chercheurs, de générations et de disciplines multiples, ouvrent notre propos à d’autres problématiques que nous synthétisons ici.

Les complémentarités des compétences
Dans le cadre de l’écriture ou de la gestion collaborative d’espaces wikis, le partage des rôles est souvent spontané : un des participants œuvrera plus naturellement aux corrections orthographiques et syntaxiques, un autre s’attardera sur le formatage, tandis qu’un troisième portera un soin particulier à la gestion de l’espace de travail en supprimant les pages obsolètes ou en modifiant la structure de l’arborescence. Le wiki permet alors d’appréhender de manière concrète les rouages d’une intelligence collective en construction :

Chacun ayant non pas un rôle particulier défini mais une manière qui est propre à chaque personne d’investir. Il n’y a pas de responsable en titre donc c’est un vrai collectif quasiment autogéré qui fait, qui avance [Entretien 2] [20].

La dimension structurante
Spontanément, les participants évoquent l’intérêt de rassembler en un seul lieu, hiérarchisé, les documents et les échanges. Les fonctions d’historique qui permettent de garder toute trace des interactions comme des versions de documents sont jugées particulièrement pertinentes dans le cadre d’un projet sur le long terme où les objectifs sont amenés à évoluer au cours du temps.

Voyez ce tableau de bord, il est quand même relativement cadré, il y a des zones, ça a l’air de rien, mais c’est très aidant, enfin c’est très structurant [Entretien 3].

Ça permet aussi de se retrouver comme sur toute plate-forme documentaire : on a tous les documents liés au projet qui sont disponibles, auxquels on peut se référer […] si on a un souci, il y a des documents archivés et c’est véritablement une ressource [Entretien 1].

Les avantages donc c’est de garder une mémoire à laquelle éventuellement on peut se reporter en réunion c’est-à-dire qu’on peut projeter [le wiki sur un écran] et dire : « Tiens à telle époque on avait dit ça » [Entretien 3].

C’est tout à fait pratique, cela ne nous fait pas perdre de temps, au contraire ça en fait gagner, ça rationalise tout à fait bien les choses […] Je vois sa plus-value, ça évite des mails à n’en plus finir et c’est parfait. Ça c’est tout à fait pratique, donc c’est l’apport principal [Entretien 5].

La gestion du temps et de l’espace
Dans un contexte professionnel d’accélération temporelle, où tous ne peuvent toujours être présents, en même temps, au même moment, quand des acteurs peuvent rejoindre tardivement des projets, le wiki peut apparaître comme une solution asynchrone intéressante.

Comme je n’étais pas au démarrage du projet, au début je me suis baladée dans le wiki pour essayer de comprendre, pas tellement pour comprendre l’outil, mais de comprendre à travers l’usage qui avait déjà été fait de l’outil, ce qui se dessinait comme projet [Entretien 1].

La mise en place d’un wiki qui est tout à fait commode et qui a tout à fait du sens, d’une part au vu du nombre de participants, il est vraiment difficile de réunir beaucoup de personnes en un même lieu donc c’est bien pratique […] [Entretien 5].

Les craintes liées à l’outil
Questionnés sur leurs postures au démarrage du projet, les participants mentionnent souvent des craintes que l’usage n’a pas toujours défaites.

J’ai toujours un peu peur d’un parasite de l’activité de recherche par des considérations techniques alors même que la technique peut faciliter la recherche [Entretien 2].

La première fois, j’ai eu peur de perdre du temps dans l’outil au détriment d’objectifs plus urgents […], peur de perdre des données si on ne maîtrise pas l’outil [Entretien 1].

Les commentaires dans un wiki, y a toujours des ambiguïtés, y a toujours la potentialité du moins qu’il y ait des ambiguïtés, des mécompréhensions, des choses qui ne vont pas et qui finalement nous donnent plus de travail [Entretien 4].

Quelles qu’aient été ces craintes initiales, leurs auteurs font néanmoins le constat que tous ont finalement adopté l’outil.

Il y a des gens qui étaient un peu réticents, alors je ne sais pas si c’est par peur de l’outil ou parce qu’ils ne se sentaient pas à l’aise et qu’ils pensaient qu’ils n’allaient pas forcément y arriver mais qui s’y sont mis finalement et qui l’utilisent pas mal [Entretien 4].

Ça a évolué parce que moi je me rappelle des réunions et des collègues me disant en aparté : « Oh là là, moi je suis pas du tout à l’aise avec ça » et je pense que maintenant ça va. À chaque fois qu’il y a des mises à jour […] je vois les collègues qui mettent à jour et c’est pas seulement le petit noyau de quelques-uns [Entretien 3].

Je me suis aperçue que certaines personnes [ça avait] été pour elles l’occasion d’utiliser pour la première fois un outil wiki, ça c’est sûr, ça a été une découverte pour certaines personnes je pense [Entretien 3].

Les personnes interrogées expliquent spontanément que cette prise en main sans résistance ni difficulté technique facilite l’adoption :

Par définition, il faut forcément du temps mais j’étais tout de suite très à l’aise, d’une part parce que l’interface est familière, ce n’est pas une interface complètement nouvelle ou dérangeante, il y a tout de suite une impression de familiarité et au-delà de l’impression, les fonctionnalités ressemblent aux outils de bureautique que j’ai l’habitude d’utiliser donc je n’ai pas eu le sentiment d’être en terre inconnue et en plus je n’ai pas rencontré de problèmes réels. J’ai peut-être hésité… oui j’ai hésité deux ou trois fois mais soit j’ai trouvé rapidement la solution, soit je ne sais pas… c’est un peu confus mais il n’y avait pas de réel problème [Entretien 4].

Le logiciel en tant que tel, moi je n’ai pas rencontré de limites particulières. […] Ce n’est pas extrêmement complexe ce que l’on fait avec le logiciel. […] Ce sont des solutions qui sont faciles à prendre en main. […] Donc même des gens qui sont un peu réticents ou qui n’ont pas de temps à y investir comprennent tout de suite comment on fait pour aller modifier un document collaboratif [Entretien 5].

Ceux qui étaient réfractaires à l’outil évoquent deux arguments au départ, la complexité technique et la dénaturation du travail scientifique, qui se sont finalement dissous au fur et à mesure des utilisations.

Ça reste un outil et ça ne va pas influencer ma manière de travailler, la manière dont j’organise le travail, dont je donne des priorités… enfin ça ne va pas infléchir mon travail [Entretien 4].

Une boîte à outils ou un métaoutil ?

Tant qu’on ne les prend pas en main, les outils ne sont que de simples objets de notre environnement. Nous avons souhaité proposer au chercheur de se saisir de cet outil car il nous semble aujourd’hui que, face à la prolifération et à l’hétérogénéité des outils de gestion et d’édition, dans un contexte scientifique et politique qui encourage la dynamique de l’action collective, cet objet pouvait se révéler pertinent. La fluidité de l’utilisation et la plasticité du dispositif l’investissent d’une dynamique autonome qui permet de concevoir des espaces intellectuels et organisationnels dans une même dynamique, en dehors de toute compétence technique. Ces qualités en font un vecteur d’intelligence collective autant qu’individuelle :

L’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils : or, la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. […] Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir [21].

Traversées par la tension numérique, les humanités font face au besoin impérieux de développer des outils pour appréhender des territoires encore inconnus, sans contraindre le chercheur dans des formats stérilisants ou chronophages en matière d’apprentissage. Dans ce contexte, le wiki ne pourrait-il pas être cette main, ce méta-outil, qui lui permet de tout saisir et de tout tenir, de devenir griffe ou serre, selon ce qu’il convient au chercheur ?

Dernière mise à jour : 7 septembre 2017
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Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

Sommaire
Notes additionnelles

[1Gilbert SimondonDu mode d’existence des objets techniques, 5e éd., Paris, Aubier, 2012 (1958).

[4Ting Wang, Dmitri V. Vezenov et Brian Simboli, « Use of a Wiki-Based Software to Manage Research Group Activities », Issues in Science and Technology Librarianship, 2014.
Susan Young et Jessica Perez, « “We-Research” : Adopting a Wiki to Support the Processes of Collaborative Research among a Team of International Researchers », International Journal of Music Education, vol.30, no.1, 2012, p. 3-17.

[5Wiki Wiki Web est le premier wiki de l’histoire, créé par l’informaticien américain Ward Cunningham, considéré comme l’inventeur de la technologie wiki, qui tire justement son nom de cette première expérience. En savoir plus.

[8« What You See Is What You Get », littéralement « Ce que tu vois est ce que tu obtiens » est une notion qui désigne les interfaces « intuitives » où l’utilisateur intègre et met en forme des contenus sans avoir besoin de compétences techniques.

[9Exemple de notation avec le CamelCase ou CasseChameau : « PageEssai » ou « ProjetsEnCours ». En savoir plus.

[10Une sélection de logiciels (Zim, PmWiki...) est présentée un peu plus loin. Accéder à la section dédiée.

[11Selon le type de wiki choisi, toutes les fonctionnalités présentées ici ne sont pas disponibles.

[12Linda Flower et John R. Hayes, « A Cognitive Process Theory of Writing », College Composition and Communication, 32(4), 1981, p. 365-387 (p. 370-374).

[14Les solutions libres sont indiquées par un astérisque.

[20Il faut toutefois préciser que tous n’acceptent pas forcément le principe égalitaire qui sous-tend le travail. Bien que tout acte soit traçable et réversible, il est parfois difficile pour certains chercheurs de s’inscrire dans cette relation de confiance qui fait de l’espace de travail un réel espace de démocratie où chacun a le droit à la décision.

[21Aristote, Les parties des animaux, Livre IV, ch. X, 687a. Trad. Pierre Louis, Éd. des Belles-Lettres-Budé (Cf. Pléiade, les Présocratiques, p. 666).

Contenus additionnels : 4 contenus

  • Bibliographie de « Wiki, boîte à outils ou de Pandore ? »

  • Publictionnaire | Dictionnaire encyclopédique et critique des publics

  • Jérôme Delacroix, Les wikis  : espaces de l’intelligence collective, M21 Éditions, 2005

  • WikiMatrix | Comparatif de solutions wiki

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