Tous artistes !

Les pratiques d’écritures amateurs

Les pratiques d’écritures amateurs

Anaïs Guilet

Anaïs Guilet, « Les pratiques d’écritures amateurs », dans Sophie Limare, Annick Girard, Anaïs Guilet (dir.), Tous artistes ! (édition augmentée), Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2017, ISBN : 978-2-7606-3838-9, https://www.parcoursnumeriques-pum.ca/8-tousartistes/chapitre9.html.
version 0, 01/9/2017
Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International (CC BY-SA 4.0)

Il n’est nullement nécessaire de mentionner son origine dans le code ou de remonter à l’histoire de l’hypertexte pour démontrer que le Web repose avant tout sur des formes textuelles. L’internaute est une figure de lecteur autant que d’écrivant. Mais écrivant n’est pas écrivain, dit Roland Barthes ([1964] 1991), de même que n’est pas musicien ou artiste qui veut. Pourtant les formes d’écriture amateurs contemporaines sur le Web semblent toujours un peu plus brouiller la frontière entre ces deux pratiques et ce d’autant plus qu’elles sont fréquemment relayées par les institutions littéraires légitimantes (éditeurs, prix littéraires principalement, mais aussi – preuve en est – chercheurs en littérature). Sur le Web, la littérature s’immisce partout : au sein des liens de socialisation qui caractérisent le Web dit 2.0 ; dans les pratiques originales de l’écrit, dans la poésie des relations sociales, mais aussi dans le jeu des références et des hyperliens (Gefen 2010, 161). Il ne s’agira pas de sanctionner ce qui fait littérature ou non – encore faudrait-il définir de manière radicale une ontologie littéraire, tâche à laquelle on ne peut s’atteler dans ces pages –, mais plutôt d’interroger comment les pratiques d’écriture amateurs sur le Web telles qu’elles se déploient sur une pluralité de plateformes (blogue, forums, réseaux sociaux) se fondent sur une mise en jeu des notions d’autorité, de lectorat, et aussi de légitimation.

La pertinence de ces textes souvent hybrides puisqu’ils mêlent fréquemment image et vidéo, parus en ligne et produits par des amateurs, semble se dévoiler tout particulièrement par la mise en regard avec leurs paratextes sur le Web ainsi que hors du Web (pour les projets qui auront été finalement édités). C’est dans la tension entre les pratiques et les manières dont celles-ci sont présentées et représentées par ceux qui les relaient (lecteurs ou institutions) que se révéleront leurs enjeux poétiques et plus largement littéraires. Les fan fictions constituent une pratique dominante des écrivains amateurs sur le Web. Ces textes sont rédigés par les aficionados de produits culturels de masse à partir de leurs sujets de prédilection (Harry PotterHarry Potter est une série littéraire de fantasy écrite entre 1997 et 2007 par l’auteure britannique J. K. Rowling. Elle raconte le passage à l’âge adulte d’un jeune sorcier orphelin. En savoir plus.↩︎, TwilightTwilight est une série littéraire (fantasy et sentimentale) en quatre tomes de Stephenie Meyer. En savoir plus.↩︎ ou Hunger GamesHunger Games est une trilogie littéraire (science-fiction) de Suzanne Collins. En savoir plus.↩︎, par exemple). Les fan fictions sont reliées à un champ disciplinaire relativement récent appelé fan studies, initié à partir du début des années 1990 par des théoriciens américains des médias comme Henry Jenkins (1992b, 1992a), Camille Bacon Smith (1991) ou Lisa Lewis (1992). Les fan studies déconstruisent la posture « passive » du lecteur en en faisant une figure bicéphale, tout aussi réceptrice que productrice de texte. Puis il s’agira de montrer comment, notamment grâce aux réseaux sociaux ou à des plateformes communautaires de publication, les amateurs renouent d’une pluralité de manières avec la pratique du feuilleton, en reprenant et en déplaçant les codes du genre. Toutes ces pratiques sur le Net forment un vivier sans précédent de futurs auteurs pour les éditeurs. Les amateurs sur le Web ne peuvent désormais ignorer le nombre croissant d’éditions de blogues, tout comme les retentissants succès littéraires tels que Fifty Shades of GreyFifty Shades of Grey (Cinquante nuances de Grey) est une trilogie (érotique) de E.L. James. En savoir plus.↩︎, qui fut d’abord une fan fiction diffusée sur Internet. Ce phénomène invite à redéfinir la notion d’amateur.

Références

Accéder à cette bibliographie sur Zotero

Bacon-Smith, Camille. 1991. Enterprising Women. Television Fandom and the Creation of Popular Myth. Contemporary Ethnography. University of Pennsylvania Press.
Barthes, Roland. (1964) 1991. « Écrivains et écrivants ». In Essais critiques. Tel Quel. Seuil.
Gefen, Alexandre. 2010. « Ce que les réseaux font à la littérature. Réseaux sociaux, microblogging et création ». Itinéraires, nᵒ 2: 155‑66. https://doi.org/10.4000/itineraires.2065.
Grossberg, Lawrence. 1992. « Is There a Fan in the House? The Affective Sensibility of Fandom ». In The Adoring Audience. Fan Culture and Popular Media, édité par Lisa A. Lewis. Routledge.
Jenkins, Henry. 1992a. « Strangers No More, We Sing’: Filking and the Social Construction of the Science Fiction Fan Community ». In The Adoring Audience: Fan Culture and Popular Media, édité par Lisa A. Lewis. Routledge.
Jenkins, Henry. 1992b. Textual Poachers: Television Fans and Participatory Culture, 2nd Edition (Paperback) - Routledge. Routledge.
Lewis, Lisa A. 1992. The Adoring Audience: Fan Culture and Popular Media. Routledge.

Contenus additionnels

Sélection de vidéos illustrant la « Partie III : Les pratiques d’écritures amateurs » d’Anaïs Guilet

Crédits : Anaïs Guilet

Source

Proposé par auteur le 2017-09-01

Anaïs Guilet

Anaïs Guilet est maîtresse de conférences en Littératures comparées et en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Savoie Mont Blanc. Elle est rattachée au laboratoire de recherche LLSETI, équipe G-SICA et est membre associée du laboratoire FIGURA, à l’UQÀM. Spécialisée dans les humanités numériques, ses recherches portent sur les esthétiques numériques et transmédiatiques, ainsi que sur la place du livre dans la culture contemporaine.