Tous artistes ! Les pratiques (ré)créatives du Web
  • Sophie Limare
  • Annick Girard
  • Anaïs Guilet
Chapitre 7

Les fan fictions, écrits de lecteur

  • Anaïs Guilet

Dans un article publié en 2001 [1], Jean-Louis Weissberg, chercheur en sciences de l’information et de la communication étudiant les transformations engendrées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), dessinait le portrait de l’amateur en figure politique.

Incarner le « lectacteur », le « prosumer » ou le fan

En écho au spectacteur qui agit dans le domaine de l’image, notamment avec son téléphone intelligent, le spectacteur ou le lectacteur [2] est à la fois récepteur et producteur. Cette « percolation entre la construction et la réception du sens [3] » est un enjeu central des pratiques numériques, qui implique tout un panel de nouvelles compétences de la part de ceux qu’il appelle les « manipulateurs de symboles contemporains [4] ». Ceux-ci acquièrent en effet, par leur pratique d’écriture sur le Web, de multiples compétences en matière de processus communicationnels et dans la construction de logiques narratives et interprétatives. L’amateur, remarque l’artiste et chercheur en littérature et arts numériques Luc Dall’Armellina, est « un lecteur-scripteur qui participe activement à la construction du paysage cybernétique en réseau [5] ». Figure centrale du Web, il alimente en effet le réseau par ses activités de navigation et ses lectures, mais aussi à titre de producteur de textes, d’images et de sons. Dall’Armellina, en rattachant cette figure à « la mort de l’auteur » proclamée par Roland Barthes, rappelle que la littérature est « moins le fait des auteurs qu’une production du langage lui-même au travail sur nous, nous transformant en cette nouvelle figure de scripteur [6] ». Le lectacteur et l’amateur sur le Web sont ainsi liés parce qu’ils entérinent tous deux le brouillage des rapports entre la passivité supposée de la lecture et l’activité de l’écriture ; parce qu’ils déconstruisent ou plutôt achèvent de déconstruire — le numérique n’étant que le dernier coup porté — ces deux grandes figures que sont le lecteur et l’auteur.

Cependant l’amateur, comme le lectacteur, encourt toujours le risque de se transformer en ce que d’aucuns appellent un « prosumer [7] » (producer-consumer), en français « prosommateur* [8] », cette autre figure de réception active propulsée par les produits culturels de masse et, de manière plus large, par les marchés. On pourrait cependant distinguer, à la suite de Broudoux [9], le prosommateur de l’amateur en ce que le premier est gratifié sinon rémunéré pour son activité de consommation (par exemple les bêtatesteurs à qui sont offerts les logiciels en échange de leurs commentaires, débogages, etc.). Ainsi, l’amateur produit des contenus sans d’abord chercher à gagner de l’argent, ce qui n’empêche pas que des retombées financières puissent advenir dans un second temps (l’exemple de Fifty Shades of Grey le montrera [10]). Pour lui, c’est le gain symbolique qui prime, et c’est en cela qu’il se distingue du prosommateur. Il investit « temps et argent pour assouvir ses passions [11] », celles-ci restant le moteur premier de son engagement.

« Consommateur de service » ou « praticien éclairé [12] », l’amateur se confond donc dans ce risque avec le fan tel qu’ont pu le décrire tour à tour Bourdieu ou plus tard les spécialistes des études de fan (fan studies). Bourdieu, en 1979, a décrit le fan comme une caricature de public populaire ou petit-bourgeois « voué à une participation passionnée […], mais passive et fictive qui n’est que la compensation illusoire de la dépossession [13] ». Un public qui serait complètement aliéné par la culture de masse et qui n’aurait aucune conscience de la manière dont il est manipulé. Avec le développement des études de fan anglo-saxonnes dans les années 1990, le fan semble enfin pouvoir échapper à la stigmatisation dont il faisait jusque-là l’objet [14]. Les fans et leurs pratiques sont dès lors pris au sérieux par les chercheurs. Entre étude de réception et sociologie des publics, les études de fan démontrent que les productions des amateurs de produits culturels de masse que sont les fans évoluent d’une manière similaire aux productions issues du monde de l’art « légitime [15] » et forment des pratiques artistiques parallèles qui construisent des communautés. Il existe en effet une importance prégnante des dimensions sociales partagées inhérentes à la culture de fan, celle-ci se déployant dans une volonté tout à la fois interprétative et productive. Lecteurs passifs et aliénés sous la plume de Bourdieu, les amateurs/fans deviennent actifs et critiques sous la loupe des études de fan.

Créer et faire communauté

Pour Jenkins, « les fans de médias sont des consommateurs qui produisent, des lecteurs qui écrivent et des spectateurs qui participent [16] ». Le fan serait un lecteur qui cherche à interpréter des œuvres (souvent commerciales) et y trouve du plaisir en même temps qu’un moyen de socialisation [17]. Espaces alternatifs, les communautés de fans sont des lieux d’expression collective, mais aussi de création identitaire. Qu’ils se réunissent en fan-club, créent des forums en ligne, produisent des textes, des vidéos ou des affiches, participent à des cosplays* [18], les fans sont des amateurs toujours créatifs, performants et engagés. Les productions télévisuelles populaires sont particulièrement propices à engendrer des fans et la série Star Trek [19] est à cet égard canonique. Les membres de la communauté de fans Star Trek, surnommés les « trekkies [20] », dit encore Jenkins [21], imaginent des histoires, des scénarios : ils fabulent par exemple sur l’homosexualité de Spock [22] ou inventent d’autres fins à certains épisodes.

Ainsi, les fan fictions [23] sont des productions hybrides créées à partir d’une œuvre originale. La lecture effectuée par le fan aboutit à la production de ce que Jenkins appelle du « meta-text » : soit des textes, des vidéos ou des dessins qu’il réalise sur les thèmes des œuvres qu’il s’approprie et qui sont diffusés par les médias sociaux, blogues et autres plateformes web. Ainsi, on peut trouver autour de l’univers de Harry Potter [24] des tumblr. de fan art [25], où les amateurs publient leurs propres illustrations des aventures du magicien à lunettes.

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Page d’accueil du tumblr. Harry Potter Fanart


Celles-ci peuvent être un portrait du personnage de Ginny Weasley crayonné sur le coin d’une feuille pendant un cours de chimie...

http://hpotterfanart.tumblr.com/post/125858926711/theinvincibleironyman-doodling-during-chem

... ou le résultat d’un travail graphique complexe réalisé grâce à des outils numériques sur le portrait d’un autre personnage de la série de J. K. Rowling (Remus Lupin).

http://hpotterfanart.tumblr.com/post/152403021953/young-remus-lupin-fanart-by-lasthielli

Des écrits autour de Harry Potter se développent également sur des blogues qui lui sont intégralement consacrés [26] ou dans des sections spéciales de sites dédiés aux fan fictions [27], ainsi que sur des plateformes d’autopublication comme Wattpad [28]. À noter que si Wattpad n’est pas spécialement dédiée aux écrits de fans, elle en est constituée dans d’écrasantes proportions [29].

Les fan fictions sont des récits imaginés par les amateurs d’œuvres multimédias en vue d’en élargir l’univers ; ils sont « la part la plus visible d’une activité de coproduction (inégalitaire) de la fiction [30] ». Il peut s’agir d’écrire une suite ou un « préquel* [31] » à l’œuvre originale (appelée canon* [32]), ou encore de poursuivre certains fils narratifs abandonnés. Les fan fictions, aussi appelées fan fics, reprennent les thèmes, les personnages principaux ou secondaires des œuvres littéraires et audiovisuelles préférées de leurs auteurs, à partir desquelles ces derniers inventent de nouvelles trames en créant le plus souvent des personnages inédits, voire en se mettant eux-mêmes en scène. Pour exemple, une des pratiques emblématiques de la fan fiction est le slash* [33], où les amateurs se plaisent à inventer des relations homosexuelles entre les personnages du canon. Ainsi, le site French K/S — la désignation slash provient de l’usage de la barre oblique entre les initiales des protagonistes — est consacré aux fan fictions et fan art narrant les aventures amoureuses et érotiques du capitaine Kirk et de Spock, son célèbre acolyte dans la série télévisée Star Trek [34]. La fan fiction peut ainsi plus ou moins respecter l’œuvre originale, jusqu’à proposer des univers alternatifs découlant souvent d’hypothèses du genre : « Que se serait-il passé si les parents de Harry Potter n’étaient pas morts ? [35] » Les fan fictions s’attachent donc tout à la fois à reprendre, à poursuivre, à transformer et à déformer des univers de fiction existants. En cela, dit Saint-Gelais [36], elles demandent une connaissance approfondie de l’œuvre originale, elles exigent de la part de l’amateur une critique et une analyse de ses lignes narratives, mais aussi une aptitude à l’écriture. Les fans se transforment donc en participants actifs qui façonnent leur propre culture et se positionnent parfois à l’intérieur de la logique culturelle des divertissements dont ils s’emparent, mais aussi capables de remettre en question, de subvertir ces mêmes produits souvent édulcorés. Il ne s’agit pas pour les fans de plagier ou de reproduire les textes, mais plutôt de les réécrire ad libitum, de les transformer de manière à approfondir un fil narratif qui aurait été sous-exploité ou, dirait toujours Jenkins (1992a), à reprendre ou à réparer des aspects qui ne les auront pas satisfaits [37]. Selon Chavis et al. [38] et Gooch [39], le fan est engagé à l’égard de l’œuvre comme il l’est à l’égard de la communauté (fandom* [40]) à laquelle il appartient.

La multiplication des plateformes dédiées à cette pratique témoigne de sa vivacité : Fanfiction.net est un des sites les plus consultés et où sont publiées le plus de fan fictions, mais l’on peut également citer ublot.com, fanfictionschallenges.com [41], freestory.org, fanfic-fr.net, fanfictions.fr, francofanfic.com, ou encore fanfiction.superforum.fr. Ces plateformes ne sont pas seulement des outils de diffusion ou des supports d’écriture ; elles forment de vraies communautés de lecteurs et d’auteurs qui se rassemblent autour de leurs œuvres favorites. Ainsi, sur hpfanfiction.org/fr/, les amateurs de Harry Potter se retrouvent autour d’une passion commune, partagent leurs textes, se relisent, se commentent les uns les autres, échangent entre eux sur des forums [42] ou se lancent des défis d’écriture : chaque mois une thématique est proposée, et les textes sont soumis au vote des lecteurs. En décembre 2016, il fallait par exemple produire des textes autour du thème de la famille [43].

Le lexique de fanfictions.fr en témoigne [44], ces communautés se réunissent autour d’un vocabulaire spécifique (par exemple « fan fic », « canon », « slash », « AU » pour désigner les univers alternatifs, etc.), mais aussi autour de règles de vie commune (la bienveillance à l’égard des textes, la politesse dans la communication entre les membres) et de politiques rédactionnelles précises [45] qui imposent le plus souvent le respect du canon. En écho aux amateurs qui « like » les productions visuelles réalisées dans le musée du selfie de Manille [46], les membres de ces communautés jouent aussi fréquemment le rôle d’éditeurs en se faisant correcteurs et relecteurs, en commentant les récits publiés, en donnant des conseils, des encouragements, mais aussi en exprimant leurs désirs sur les suites à donner aux événements narrés. Ainsi, fanfictions.fr conseille aux jeunes auteurs de trouver des pré-lecteurs avant de publier leurs textes, et sélectionne parmi les meilleurs auteurs du site des reviewers :

« La review est une équipe interne au site, dont le rôle est de montrer le chemin aux auteurs débutants, de fournir conseils et critiques, et de classer les différentes fanfictions du site en fonction de leurs qualités [47]. »

Selon Ertzscheid [48], les sites de fan fictions fonctionnent ainsi en silo* [49], c’est-à-dire en vase clos, toute la chaîne de production du texte étant prise en charge par la communauté (écriture, édition, lecture). La qualité du récit est sanctionnée par les membres et par des évaluations (des étoiles par exemple sur fanfictions.fr), ainsi que par les réactions et le nombre de lectures. L’écrivain amateur qu’est le fan sur le Web trouve donc sa reconnaissance au sein de sa communauté et court-circuite de ce fait les institutions légitimantes usuelles que sont les éditeurs, les critiques littéraires ou les prix qui récompensent les « meilleurs » ouvrages.

Les nouveaux médias et particulièrement le Web ont favorisé une culture de la participation inédite, qui autorise l’émancipation des instances traditionnelles de légitimation littéraire (comme artistique) et transcende la sacralisation des textes et des œuvres pour mieux se les approprier [50]. Les productions de fans ébranlent profondément le rapport à la culture, ici perçue comme soumission à la hiérarchie des œuvres [51]. Les fans reprennent les œuvres appartenant à la culture de masse — qualifiée de manière quelque peu méprisante de « sous-culture » — et les placent en deçà des productions littéraires et artistiques institutionnalisées par les musées ou les galeries dans le domaine de l’art, ou par les universités, l’académie ou les prix dans celui de la littérature. Ils s’approprient ces œuvres pour leurs qualités signifiantes, ils les interprètent sérieusement et assidûment comme un chercheur le ferait, puis à partir d’elles proposent de nouvelles productions. Harry Potter ou Twilight deviennent des sujets d’analyse, des objets porteurs de significations dignes d’être extrapolées.

Braconner la littérature

L’écrasante majorité des fan fictions que l’on trouve sur le site fanfiction.net sont conçues à partir d’une trentaine d’œuvres parmi lesquelles seulement deux dépassent les 100 000 histoires dérivées, soit Harry Potter (752 000 histoires [52]) et Twilight (218 000 [53]). Ce sont parmi les livres et les animés, principalement Naruto (407 000 histoires [54]), que l’on remarque le plus de récits. Cette tendance s’observe, bien qu’en chiffres beaucoup plus modestes, sur le site français fanfictions.fr où le sorcier anglais (2 140 [55]) et les ados vampires de Twilight (857 [56]) sont également en tête des livres les plus inspirants.

La relation que les amateurs de fan fiction entretiennent avec le canon soulève bien des questions commerciales et juridiques, notamment en ce qui concerne le droit d’auteur. Sans nous étendre trop longuement sur cette problématique, notons que certaines grandes entreprises ont su y voir une manne financière. Ainsi, en 2013, Amazon crée Kindle Worlds qui pour le moment n’est disponible qu’en anglais [57]. La firme veut ainsi obtenir directement des licences sur des œuvres, puis autoriser et encadrer elle-même les publications des fans. Amazon rémunère les auteurs amateurs pour leurs productions, paie des droits à l’auteur de l’œuvre originale, mais surtout commercialise en retour les fan fictions. Le lectacteur fan semble ici se faire moins jenkinsien que bourdieusien et ce, à plusieurs égards : il n’est plus seulement soumis à la culture de masse, mais exploité par les grandes firmes commerciales qui la diffuse. Amazon a ainsi su acquérir les droits de quelques séries adolescentes phares du moment comme The Vampire Diaries [58] ou Pretty Little Liars [59], ou reprendre les succès autopubliés sur sa propre plateforme, Kindle Direct Publishing (dite KDP [60]), comme la saga Silo [61] de Hugh Howey. Avec Kindle Worlds, mais aussi KDP, Amazon n’est plus seulement distributeur des œuvres, il se fait géant de l’édition. Les livres électroniques de fan fictions, qui dans la grande majorité ressortent de la chick lit* [62], sont vendus entre 1 et 5 dollars et la plateforme ne manque pas de signaler leur statut, à la fois par un logo Kindle Worlds et par une mise en garde au début de chaque ouvrage.

Par exemple, la fan fiction de Sabrina Armstrong, The Vampire Diaries : Forbidden Broken Love, est signalée dans le titre et entre parenthèses comme un « Kindle Worlds Novella » [63]. Après la page de couverture et la mention de copyright de l’auteur se trouvent également précisées la filiation avec l’œuvre originale (à défaut de mentionner qu’il s’agit d’une fan fiction) et l’appartenance des droits sur l’univers de fiction de The Vampire Diaries [64] à la Warner Bros.

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Avertissement sur la filiation avec l’œuvre originale
Forbidden broken love, Sabrina Armstrong
Kindle Worlds, 2014


Dans cet avertissement, l’auteure exprime avec acuité le lien avec le canon et le fait que les personnages ne lui « appartiennent pas », sans doute parce qu’elle n’est pas la créatrice de l’univers, mais également parce qu’elle n’en possède pas les droits. Cette renonciation (« disclaimer » dans le vocabulaire des amateurs de fan fiction) fait partie des règles d’usage des écrits des fans et montre leur respect, comme leur dépendance, à l’égard de l’œuvre originale. Sabrina Armstrong mentionne aussi très précisément l’épisode de la série télévisée dans lequel elle s’immisce (signalons que The Vampire Diaries est tiré d’une série de livres pour jeunes adultes de Lisa Jane Smith). Elle s’inscrit de cette manière non seulement dans l’univers de fiction de l’œuvre initiale, mais aussi dans le prolongement d’un de ses fils narratifs en engendrant un nouvel embranchement, ce que les amateurs de fan fiction appellent une déviation. Ainsi, l’écriture des fans sur le Web est doublement « subalterne ». D’abord par son statut d’écriture « au second degré », pour reprendre une expression de Gérard Genette [65], de par sa dépendance à l’égard du canon ; ensuite, par sa position au sein de la hiérarchie culturelle. L’attachement à la culture de masse en fait un objet largement critiqué par les autorités institutionnelles, mais, comme le fait remarquer justement Jenkins, être fan, « c’est aussi parler depuis une identité fondée collectivement, c’est forger une alliance avec une communauté d’autres personnes à la défense d’un certain goût, qui par conséquent ne peut pas être considéré comme totalement aberrant ou idiosyncratique [66] » ([notre traduction]). Cette subordination au texte premier est le moteur du désir d’écriture alors que la subordination à la hiérarchie littéraire explique en partie que ces récits sont créés surtout sur le Web.

En effet, au sein de cet espace, pour le meilleur ou pour le pire, chacun peut diffuser ses écrits et être lu sans l’intermédiaire des acteurs classiques de la chaîne du livre, sans légitimité littéraire institutionnalisée. Les fan fictions s’inscrivent dans la culture du « braconnage [67] » et celle du « remix [68] » que le Web intensifie et dans lesquelles s’incarne un passage de la lecture traditionnelle à une lecture-écriture, que la figure du lectacteur incarne. Emmanuël Souchier le notait déjà en 1996, l’écriture informatique a « transformé le statut d’auteur et désacralisé la notion de texte : désormais un auteur potentiel et tout texte devient matière manipulable par n’importe qui [69] ». Certains y voient les possibilités d’un plagiat généralisé que l’aisance du copier-coller incarne [70], d’autres, une infinité de possibilités ludiques et créatrices [71]. Par ailleurs, il est difficile de nier la dimension pédagogique des procédés de réécriture ou de la pratique du pastiche, sinon du plagiat [72] ; l’histoire littéraire [73] est peuplée de plagiaires notoires — pensons à Lautréamont qui dans Les Chants de Maldoror plagie La Divine comédie de Dante [74], ou à la phrase de Jean Giraudoux dans Siegfried :

« Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue [75]. »

Les fan fictions s’imposent donc comme un exemple emblématique des pratiques d’écriture réalisées par les amateurs sur le Web. Elles s’élaborent au sein de communautés dont le Web est la condition pragmatique d’existence, en même temps qu’il constitue, au-delà d’un simple moyen de diffusion, un monde alternatif, hors des sentiers battus de la légitimation littéraire, où peut s’exprimer l’altérité d’une appétence pour un certain type d’œuvres, le confort d’un jugement par des pairs, ainsi qu’un désir d’expression par l’écriture comme de partage des textes. Si les textes de fan fiction peuvent occasionnellement être diffusés en une seule fois — ce que les initiés appellent un « one shot » —, ils sont néanmoins plus souvent publiés par leurs auteurs sous forme épisodique, un chapitre après l’autre. Les lecteurs peuvent ainsi suivre l’histoire au fur et à mesure de son écriture. Ce format de parution se rapproche incontestablement de celui des séries télévisées dont le succès ne se dément pas depuis des décennies, elles-mêmes n’étant que l’avatar du format feuilletonesque apparu dès le XIXe siècle.

Le roman-feuilleton, qui s’est développé dans les années 1830, semble être en effet une tendance majeure des pratiques d’écriture amateurs qui s’épanouissent sur le Web. Ce genre littéraire s’est épanoui à l’avènement de la presse écrite. Comme lui, les écrits amateurs contemporains coïncident avec un moment charnière de l’évolution médiatique : les plateformes numériques, à l’instar des journaux au XIXe siècle, offrent la possibilité d’une production massive de textes, leur démocratisation, en même temps qu’ils influent résolument sur les formes narratives et leur réception. Il s’agira de montrer quelques-uns des avatars numériques contemporains de feuilletons réalisés par les amateurs, puis, en les situant dans une perspective historique, d’en saisir les enjeux.

Guilet Anaïs (2017). “Les fan fictions, écrits de lecteur”, in Limare Sophie, Girard Annick, Guilet Anaïs (édité par), Tous artistes ! Les pratiques (ré)créatives du Web, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 127-139, ISBN: 978-2-7606-3784-9  (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/les-fan-fictions-ecrits-de-lecteur), RIS, BibTeX.

Dernière mise à jour : 29 septembre 2017
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Sommaire
Notes additionnelles

[1Jean-Louis Weissberg, « L’amateur : émergence d’une figure politique en milieu numérique », Revue Multitudes, no.5, mars 2001.

[2Jean-Louis Weissberg, « Figures de la lectacture. Le document hypermédia comme acteur », Communication et langages, no.130, 4e trimestre, 2001, p. 59-69.

[3Jean-Louis Weissberg, « L’amateur : émergence d’une figure politique en milieu numérique », Revue Multitudes, no.5, mars 2001.

[4Jean-Louis Weissberg, « L’amateur : émergence d’une figure politique en milieu numérique », Revue Multitudes, no.5, mars 2001.

[5Luc Dall’Armellina, « L’Amateur au(x) risque(s) des pratiques culturelles en réseaux », Table ronde : Les arts et la culture à l’ère numérique. Mutation de la figure de l’amateur Institut d’Etudes Européennes – Université Paris 8 – 8 février 2012, Implications philosophiques, 2012.

[6Luc Dall’Armellina, « L’Amateur au(x) risque(s) des pratiques culturelles en réseaux », Table ronde : Les arts et la culture à l’ère numérique. Mutation de la figure de l’amateur Institut d’Etudes Européennes – Université Paris 8 – 8 février 2012, Implications philosophiques, 2012.

[8Prosommateur : De l’anglais « pro-sumer », collision des termes anglais producer (producteur) et consumer (consommateur), consommateur qui participe à la production du produit qu’il va consommer.

[12Luc Dall’Armellina, « L’Amateur au(x) risque(s) des pratiques culturelles en réseaux », Table ronde : Les arts et la culture à l’ère numérique. Mutation de la figure de l’amateur Institut d’Etudes Européennes – Université Paris 8 – 8 février 2012, Implications philosophiques, 2012.

[13Pierre Bourdieu, La Distinction : critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979, p. 450.

[14Henry Jenkins, Textual Poachers : Television Fans & Participatory Culture, Londres, New York, Routledge, 1992.
- Camille Bacon Smith, Enterprising Women : Television Fandom and the Creation of Popular Myth, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1992.
- John Fiske, « The Cultural Economy of Fandom », in The Adoring Audience : Fan Culture and Popular Media, (dir.) Lisa A. Lewis, Londres, New York, Routledge, 1992.
- Lawrence Grossberg, « Is there a Fan in the House ? The Affective Sensibility of Fandom », in The Adoring Audience. Fan Culture and Popular Media, (dir.) Lisa A. Lewis, Londres, New York, Routledge, 1992.

[15Henry Jenkins, « “Strangers No More, We Sing” : Filking and the Social Construction of the Science Fiction Fan Community », in The Adoring Audience : Fan Culture and Popular Media, (dir.) Lisa A. Lewis, Londres, New York, Routledge, 1992.

[16Henry Jenkins, « La filk et la construction sociale de la communauté de fans de science-fiction », in Cultural Studies. Anthologie, (dir.) Hervé Glévarec, Éric Macé, Éric Maigret, Paris, Armand Colin / INA, 2008, p. 212.

[17Henry Jenkins, « “Strangers No More, We Sing” : Filking and the Social Construction of the Science Fiction Fan Community », in The Adoring Audience : Fan Culture and Popular Media, (dir.) Lisa A. Lewis, Londres, New York, Routledge, 1992, p. 219.

[18Cosplay : Né de la contraction des mots anglais « costume » et « play » (« jouer »), le cosplay est un loisir, très populaire au Japon, qui consiste à jouer le rôle de personnages fictionnels (dessins animés, mangas, films, jeux vidéo) en imitant leur apparence.

[19Star Trek est un univers de science-fiction, créé par Gene Roddenberry qui regroupe plusieurs séries télévisées et longs métrages, des centaines de romans, de bandes dessinées et des dizaines de jeux vidéo. Star Trek a inspiré les productions de nombreux fans. En savoir plus.

[20Sur les « trekkies », lire l’ouvrage de Joan Marie Verba, Boldly writing : a trekker fan and zine History 1967-1987, Minnetonka, Minessota, FTL Publication, 1996.

[22L’histoire d’amour fabulée entre Spock et le capitaine Kirk fait l’objet de nombreuses fan fictions (cf. passage sur la slash fiction), en témoigne la page Wikipédia consacrée à cette relation, mais aussi les publications Web comme le site Beyond Dreams Press.
- Des articles scientifiques lui ont été également consacrés, lire Elizabeth Woledge, « Decoding Desire : From Kirk and Spock to K/S1 »Social Semiotics, vol.15, no.2, août 2005, p. 235-250.

[23Fan fiction (fan fic) : Ensemble des textes de fiction produits par les fans à partir de leurs œuvres favorites, qu’elles soient littéraires, cinématographiques ou vidéoludiques.

[24Harry Potter est une série littéraire de fantasy écrite entre 1997 et 2007 par l’auteure britannique J. K. Rowling. Elle raconte le passage à l’âge adulte d’un jeune sorcier orphelin. En savoir plus.

[30Richard Saint-Gelais, Fictions transfuges. La transfictionnalité et ses enjeux, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 2011, p. 397.

[31Préquel : Anglicisme d’antépisode. Désigne un livre ou un film s’inscrivant dans une fiction sérielle et dont les événements se situent avant ceux narrés dans le tome ou l’épisode précédemment paru.

[32Canon : Œuvre originale à partir de laquelle les fans produisent fan art et fan fictions.

[33Slash : Forme de fan fiction où les fans se plaisent à inventer des relations homosexuelles entre les personnages du canon.

[36Richard Saint-Gelais, Fictions transfuges. La transfictionnalité et ses enjeux, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 2011, p. 397-398.

[37Henry Jenkins, Textual Poachers : Television Fans & Participatory Culture, Londres, New York, Routledge, 1992, p. 192.

[38David M. Chavis, James H. Hogge, David W. McMillan et Abraham Wandersmann, « Sense of Community through Brunswick’s Lens : A First Look », Journal of Community Psychology, 14(1), 1986.

[39Betsy Gooch, The Communication of Fan Culture : The Impact of New Media on Science Fiction and Fantasy Fandom, Thèse, Georgia Institute of technology, 2008.

[40Fandom : Anglicisme utilisé pour désigner une communauté de fans réunie autour d’une même œuvre ou personnalité.

[41Ce site n’existe plus et n’a pas été archivé par la WayBack Machine.

[47Cf. fanfictions.fr.

[49Silo : Forme que prennent certaines plateformes sur le Web qui circonscrivent un univers clos censé se suffire à lui-même, de manière que l’internaute n’éprouve ni la nécessité ni le désir de sortir du site ou de l’application. Facebook en est un exemple.
Tous les termes suivis d’un * sont définis dans le lexique.

[50Henry Jenkins, Convergence Culture : Where Old and New Media Collide, New York, New York University Press, 2006.

[51Philippe Le Guern (dir.), Les Cultes médiatiques : culture fan et œuvres cultes, Rennes, PUR, coll. « Le lien social », 2002.

[52Chiffres en date d’octobre 2016.

[57Kindle Worlds est une plateforme créée par Amazon et dédiée à la publication de fan fictions. En savoir plus.

[60KDP, ou Kindle Direct Publishing, est une plateforme d’autopublication et de commercialisation de livres électroniques et de livres papier proposée par Amazon. En savoir plus.

[62Chick lit : Désigne un genre littéraire destiné à un public féminin et la plupart du temps produit par des femmes (« chick » est un terme familier pour désigner les filles). Pourrait être traduit littéralement par « littérature pour poulettes ».

[64The Vampire Diaries est une série de livres fantastiques pour la jeunesse dont les premiers tomes, paru en 1991-1992 ont été écrits par Lisa Jane Smith. Les romans racontent les aventures d’une adolescente dont la vie va être bouleversée par la rencontre avec un séduisant vampire. Les livres ont fait l’objet depuis 2009 d’une adaptation sous forme de série télévisée qui a obtenu un succès considérable. En savoir plus.

[65Gérard Genette, Palimpsestes, La Littérature au second degré, Paris, Le Seuil, coll. « Poétique », 1982.

[66Henry Jenkins, Textual Poachers : Television Fans & Participatory Culture, New York, Londres, Routledge, 1992, p. 23.

[67Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, Paris, Gallimard, 1990.

[68Lawrence Lessig, Remix : Making Art and Commerce Thrive in the Hybrid Economy, 2008.
- Mark Amerika, Remixthebook, Londres et Minneapolis, University of Minessota Press, 2011.

[69Emmanuël Souchier, « L’écrit d’écran, pratiques d’écriture & informatique », Communication et langages, no.107, 1er trimestre 1996, p. 105-119, p. 117.

[71Mark Amerika, Remixthebook, Londres et Minneapolis, University of Minessota Press, 2011.
- Raymond Federman, « Imagination as Plagiarism [an Unfinished Paper...] », New Literary History, vol.7, no.3, 1973.

[72Rebecca W. Black, « Online Fan Fiction, Global Identities, and Imagination », Research in the Teaching of English, 43 (4), 2009, p. 397-425.

[73Hélène Maurel-Indart, Du Plagiat, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Perspectives critiques », 1999.
- Marie Couton, Isabelle Fernandes, Monique Vénuat (dir.), Emprunt, plagiat, réécriture aux XVe, XVIe, XVIIe siècles, Pour un nouvel éclairage sur la pratique des lettres à la Renaissance, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, Coll. « CERHAC », 2006.

[74Pour en savoir plus sur l’influence de Dante chez Lautréamont lire :
- Elisabetta SibilioLautréamont, lecteur de Dante, Rome, Portaparole, coll. « Petits essais », 2008.
- Chloé Chamouton, « Apologie du plagiat. Lautréamont lecteur de Dante »Acta fabula, vol.9, no.6, Essais critiques, juin 2008.

[75Jean Giraudoux, Siegfried, I.6, 1928, pièce de théâtre.

Contenus additionnels : 1 contenus

  • Bibliographie de « Les fan fictions, écrits de lecteur »

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