Surveiller et sourire Les artistes visuels et le regard numérique
  • Sophie Limare

Circulez, il y a tout à voir...

    Dans son essai consacré à La fenêtre, Gérard Wajcman souligne à juste titre que la vision n’est rien d’autre que le lien de sujet à objet. Il précise en outre que l’image est une modalité du lien du sujet à l’objet et au monde [1]. Dans le « cadrage » de cette relation triangulaire, il semble aujourd’hui crucial d’ouvrir la fenêtre de la Renaissance sur le regard numérique de la vidéosurveillance. Si l’homme de la Renaissance est devenu maître du monde par le regard, on peut s’inquiéter du risque de fragilisation identitaire de l’homme du 21e siècle, assujetti aux dispositifs de contrôle d’une société voyeuriste.

    Faute de pouvoir enrayer la croissance exponentielle des systèmes de sécurité qui l’observent de manière coercitive, l’individu hypermoderne doit se les approprier au quotidien. Sans accepter la vidéosurveillance les yeux fermés, il s’agit d’apprendre à vivre avec elle, afin de l’apprivoiser pour mieux lui résister. Les approches (ré)créatives liées à la vidéosurveillance semblent a priori les plus aptes à endosser ce rôle, en exploitant pleinement leur potentiel d’interaction. Pour autant, la réalité n’est pas toujours aisée à déceler. Clément Rosset rappelle à ce propos que « le monde suprasensible est l’exacte duplication du monde sensible ; il n’en diffère aucunement. Et c’est pourquoi on peine tant à l’apercevoir : il sera toujours dissimulé par son double, c’est-à-dire par le monde réel. On ne saurait rêver de meilleure cachette [2]. »

    Contrairement à l’internaute placé devant l’écran de son ordinateur, le passant filmé à son insu par une caméra de contrôle n’a pas toujours conscience de pénétrer dans une réalité augmentée. Cette ignorance le réduit dès lors à être perçu comme un objet seulement vu.

    La plupart des interventions artistiques réalisées in situ dans le champ des caméras de surveillance ont comme objectif d’engager les spect-acteurs dans la (re)découverte du regard numérique qui les observe. Elles permettent ainsi à l’individu hypermoderne de se réapproprier une part du champ visuel qui lui avait été offert par le tableau de la Renaissance. Pour nous situer en tant que sujets dans une société en pleine mutation technologique, le poteau auquel sont arrimées les caméras de surveillance semble paradoxalement être un point de repère salvateur. Face à ce regard numérique stable et continu, conservant l’unicité du point de vue perspectiviste, l’individu hypermoderne peut renforcer sa prise de conscience identitaire. En se retournant vers les dispositifs de contrôle qui l’observent ; en réclamant le partage de cette visibilité surveillée et la réciprocité du regard de contrôle, il s’agit avant tout de se repositionner et de s’affirmer en tant que sujet pleinement engagé dans un monde voyeuriste et technologique.

    Pendant des siècles, la stabilité des reproductions picturale et photographique, toutes deux assujetties à l’unicité de la composition perspectiviste, nous a laissé croire que notre réalité pouvait être immobile. Ces images fixes et ressemblantes ont induit une confusion entre réalité et réalisme, occultant le fait que la réalité était en mouvement. « L’instant du réel, le moment où se manifeste le réel est regardé comme s’il était une photo » ; pourtant, « le réel est en mouvement et le fait de considérer l’instant comme s’il était immobile signifie prendre en compte le réel en faisant abstraction de sa caractéristique la plus importante : le mouvement [3]. » Les œuvres réalisées in situ dans le champ des caméras de surveillance nous rappellent que nous sommes aujourd’hui « embarqués » dans un enregistrement continu de la réalité qui crée par là même une hybridation entre réalité et réalité augmentée.

    L’interstitialité ontologique de la surveillance mise au jour par les artistes contemporains offre le décalage nécessaire à la distinction des flux de la réalité et de la virtualité.

    Entre un monde totalement virtuel, fabriqué de toutes pièces, et un monde dit « réel », « concret » ou « tangible », il y a une place intermédiaire à définir et même une place à tenir [4].


    Les œuvres conçues à partir de la vidéosurveillance semblent pouvoir tenir cette place. Elles ont en effet la particularité d’appartenir simultanément au monde tangible et au monde numérique tout en suscitant une réflexion sur la complexité de leur relation. Le regard insaisissable des dispositifs de contrôle n’en est pas moins lié à des caméras concrètes et présentes dans les espaces publics. Les actions artistiques et artivistes offrent des mises en scène matérielles de l’acte de voir qui permettent à notre hypermodernité d’être saisissable. Les artistes visuels montrent qu’il existe différents positionnements face aux dispositifs de contrôle et offrent à leurs spect-acteurs de les expérimenter. Ils facilitent ainsi une appropriation conceptuelle de l’hyperchoix et de l’hyper-réflexivité induits par le regard numérique de la vidéosurveillance.

    La généralisation des dispositifs de contrôle dans notre société provoque une hybridité de notre réalité tangible coexistant avec une réalité augmentée, numérisée et enregistrable. Au-delà de la dialectique de l’(in)visibilité, des (dis)continuités visuelles et des contrôles (ré)créatifs, l’impact des interventions artistiques bousculant nos représentations de la vidéosurveillance ne doit pas être sous-estimé. La richesse des interventions in situ menées dans le champ de vision de véritables caméras atteste l’importance de ce nouveau médium dans notre approche de l’hypermodernité. L’enjeu est de taille : en exploitant des dispositifs de contrôle aptes à dédoubler la réalité, les artistes contemporains expérimentent tout simplement de nouvelles façons de voir.

    Si la perspective a structuré le regard de l’homme moderne, le regard numérique de la vidéosurveillance semble obliger l’individu hypermoderne à se positionner dans l’hybridité de la réalité augmentée. La prise de conscience de cette complexité est trop récente pour que l’on puisse aujourd’hui mesurer pleinement le potentiel d’expérimentation offert à toute personne évoluant dans des interstitialités d’ordre spatial, temporel ou corporel. La diversité des démarches artistiques se penchant sur ces questions, abordée ici forcément de façon non exhaustive, témoigne du potentiel et de la fécondité des expérimentations à venir. La génération d’écoliers hypermodernes, vêtus d’un manteau GPS équipé d’un boîtier-valise permettant à leurs parents de les surveiller à distance [5], fournira à coup sûr de nouveaux artistes sensibilisés de près aux enjeux de la surveillance et pleinement engagés dans l’acte de voir...

    Limare Sophie (2015). “Circulez, il y a tout à voir...”, in Surveiller et sourire. Les artistes visuels et le regard numérique, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 145-149, ISBN: 978-2-7606-3547-0 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/circulez-il-y-a-tout-a-voir), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 21 juin 2015
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