Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Avant-propos

    Nous nous intéressons rarement aux ados. Nous nous intéressons à ce qui nous préoccupe de l’adolescence.

    ADOPHOBIE. Nom féminin. Néologisme provenant de la réunion des termes « ado » – celui ou celle qui est dans l’âge de l’adolescence – et de « phobie » – aversion très vive, irraisonnée ou peur instinctive. L’adophobie est la peur ancestrale des adultes à l’égard des plus jeunes. Dans le contexte contemporain, cette peur ancestrale se développe particulièrement à l’égard des adolescents et des adolescentes. L’adophobie se définit plus généralement comme une crainte de ceux « qui sont en train de grandir ». Adophobe : qui ressent de la peur ou de l’aversion à l’égard des adolescents. Antonyme : adophilie.

    Pour comprendre un phénomène, il importe d’abord de le désigner. Pour dénoncer une attitude, il importe de la définir. Il fut un jour important, crucial même, d’inventer le terme xénophobie pour que des citoyens puissent la reconnaître et la signaler, pour que des institutions sortent de l’indifférence afin de la combattre. Il s’avérerait même difficile de repérer les paroles et les gestes xénophobes qui se répandent autour de nous sans mot pour en penser l’existence et en analyser les conséquences. Si aujourd’hui l’idée nous paraît banale, il reste que le mot xénophobie, bien connu, n’a pas toujours existé, ni dans la bouche des hommes et des femmes ni dans la conscience humaine. Ainsi, la peur de l’étranger existe depuis longtemps, mais la lutte contre elle s’est engagée depuis peu. L’histoire fut semblable lorsque des individus refusèrent de la même façon la misogynie et l’homophobie.

    Adophobie est un mot qui m’est cher. Je l’ai employé pour la première fois dans un numéro de la revue Cultures et Sociétés [1] dans lequel avaient été notamment conviés le psychologue et psychanalyste Alex Raffy [2], le pédopsychiatre Patrice Huerre [3] et le psychiatre Daniel Marcelli [4]. La réflexion s’est poursuivie dans Étudier les ados : initiation à la socio-anthropologie [5], coécrit avec Thierry Goguel d’Allondans. Travaillant sur la question de l’adolescence depuis plus d’une dizaine d’années, je fais régulièrement face – comme nombre de mes collègues – à des déclarations, à des discours, à des paroles, mais aussi à des textes, à des articles et à des images qui témoignent d’une adophobie grandissante. Qu’elle prenne la forme d’une stigmatisation de la jeunesse contemporaine, d’une condamnation de ses comportements ou même d’accusations injustifiées à son égard, l’adophobie repose sur notre peur ancestrale non pas de l’étranger, mais de « l’étrangeté adolescente ». Cet essai entend non seulement la décrire, mais surtout la comprendre. L’adophobie apparaît alors comme la résistance collective d’un nombre important d’adultes se remettant difficilement en question et saisissant tout aussi difficilement leur responsabilité dans le constat qu’ils font du monde et qu’ils reconstruisent en permanence. À l’ère du numérique, cette peur s’amplifie au contact d’images, présentées comme des preuves visuelles confirmant apparemment que les adultes ont raison d’avoir peur.

    L’étymologie du mot « adolescent » (adolescere) rappelle que nous parlons bien de celui ou de celle qui « est en train de grandir ». L’adophobie désigne donc la peur de ces individus – nos enfants, nos élèves, ce public avec lequel nous travaillons parfois dans des institutions diverses. Elle cible ces adolescents qui, par définition, vivent des changements profonds et incontournables dans leur vie : chacun d’entre nous, quels que soient l’origine, l’âge, le sexe, le milieu social, est amené à traverser cette période de transformation corporelle, relationnelle et identitaire. L’adophobie, c’est donc une peur non seulement des adolescents et des adolescentes, mais aussi de l’adolescence qui nous habite, silencieuse et tapie dans notre mémoire. Il n’existe pas de groupes d’adophobes, des personnes dont nous aurions le réflexe de nous différencier, mais plutôt des actes et des paroles adophobes, qui sont parfois les nôtres.

    L’objectif de ce livre est d’insister sur certains comportements et discours, sans oublier qu’au quotidien, de nombreux parents et professionnels de l’adolescence – dont le personnel scolaire et les travailleurs sociaux – combattent l’adophobie en s’engageant sur la voie de la compréhension et en se détournant volontairement de celle qui mène à la peur et à la stigmatisation. Il ne s’agit donc pas de culpabiliser des générations d’adultes, mais bien d’examiner des situations qui ne peuvent plus faire l’économie d’une remise en question de l’attitude de certains d’entre eux. Ainsi, si l’adophobie – comme la xénophobie – se décèle clairement dans des paroles et des gestes sans équivoque, elle s’exprime aussi parfois, de façon insidieuse, dans des routines convenues, des lieux communs, rappelant que nul n’en est à l’abri.

    Finalement, je tiens à remercier chaleureusement Louis Mathiot et Sophie Limare pour leur relecture attentive de cet ouvrage.

    Lachance Jocelyn (2016). “Avant-propos”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 11-14, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/avant-propos), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Sébastien Dupont et Jocelyn Lachance (coord.), « Adophilie, adophobie,… adofolie ? », Cultures et Sociétés, décembre 2011, n. 13.

    [2Alex Raffy est psychologue clinicien et psychanalyste. Voir son site pedofolie.info. Lire son article « La “pédofolie” des grandes personnes », La lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2002/2, n. 48, p. 11-20.

    [3Patrice Huerre est psychiatre des hôpitaux et psychanalyste, spécialiste des adolescents. Lire son article « Pour que le temps passe sans trop de casse », Parents et adolescents, 2003, p. 9-15.

    [4Lire son article « Familles paradoxales », L’École des parents, 2014/4, n. 609, p. 3.

    Contenus additionnels : 3 contenus

    • Bibliographie de l’ouvrage Adophobie de Jocelyn Lachance

    • Sélection de vidéos illustrant l’ouvrage Adophobie de Jocelyn Lachance

    • L’auteur des Années lumière : Jocelyn Lachance pour Adophobie, le piège des images | ICI Radio-Canada.ca Première

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