Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Binge drinking : les formes inédites du risque

    L’adophobie s’étend lorsque des adultes tentent paradoxalement de protéger les plus jeunes de la violence. Que celle-ci remette en question le maintien de l’ordre public, qu’elle rende moins certaine la sécurité des adultes ou qu’elle touche au plus près la santé des adolescents, peu importe ; c’est souvent le sentiment de perte de maîtrise qui engendre l’inquiétude des populations. La maîtrise est en effet un mot-clé pour comprendre le phénomène d’une adophobie de plus en plus décomplexée. Pendant longtemps, la violence était contenue par la collectivité, qui lui réservait des espaces et en contrôlait à la fois l’expression et le sens. Les travaux de René Girard sont à ce propos fort instructifs. L’anthropologue souligne que les sacrifices et les rituels ont toujours eu, entres autres, pour fonction de catalyser la violence en en désignant des responsables : pour éviter son déchaînement, pour réduire la force destructrice des conflits, les membres du groupe se retournaient ensemble contre le coupable désigné. En fait,

    « la société cherch[ait] à détourner vers une victime relativement indifférente, une victime “sacrifiable”, une violence qui risqu[ait] de frapper ses propres membres, ceux qu’elle entend[ait] à tout prix protéger [1]. »

    La violence a ainsi été contrôlée pendant des siècles par des rituels religieux, mais aussi festifs et sportifs. Cela explique en partie pourquoi les sociétés contemporaines ont du mal à supporter les formes de violence qu’elles ne contrôlent pas : elles abhorrent la violence qui n’est pas circonscrite dans des espaces et des temps définis.

    Le sentiment de menace resurgit lorsque des adolescents se mettent eux-mêmes en danger. Les suicides de jeunes perturbent parce qu’ils soulignent la faille déroutante du lien social, dans lequel plusieurs n’arrivent plus à s’inscrire. Le paradoxe de l’adophobie prend forme dans cet amalgame complexe où désir de protection des jeunes et volonté de protéger les citoyens contre eux finissent par se confondre. Les conduites à risque ont donc cette double caractéristique de mettre en danger explicitement celui qui s’y adonne, et implicitement, le groupe auquel il appartient. La peur surgit lorsque des jeunes jouent avec la mort, mais s’amplifie aussi lorsque la cohésion, voire la perpétuation du groupe semble menacée.

    Les comportements à risque des adolescents déroutent constamment de nombreux adultes. Prenant des formes nouvelles, se réactualisant au fil du temps, ces comportements sont pourtant des tentatives de vivre [2]. En effet, qu’ils exaltent leurs prouesses par une conduite automobile dangereuse, qu’ils abandonnent leur corps à une sexualité à risque, qu’ils consomment des psychotropes ou qu’ils attentent directement à leur vie, les adolescents concernés, filles et garçons, partagent un discours révélant le désir d’être entendus, regardés et valorisés. Dans un monde où acquérir son autonomie est parfois difficile, il importe dans certains cas de se mettre à l’épreuve, sous le regard des autres, pour se donner provisoirement le sentiment d’avoir de la valeur et d’exister. Il s’agit, pour le dire autrement, de mettre son corps à l’épreuve — et parfois sa vie en danger — pour combler un manque de sens à sa vie. Depuis les années 1980, à la banalisation des prises de risque délibérées chez les jeunes générations s’ajoute leur diversification. Si leurs formes « inédites » inquiètent, c’est à la fois parce qu’elles soulèvent à nouveau la question explicite de la sécurité des adolescents, la question implicite de leur mal de vivre et la question moins facile du rôle des adultes dans ces phénomènes déroutants.

    L’exemple relativement récent du binge drinking illustre bien comment la peur envahit les populations lorsqu’elles font face à des formes apparemment inédites de prises de risque. En anglais, le terme binge fait référence à l’excès. Si le binge eating signifie se gaver, le binge drinking signifie plutôt « prendre une cuite ». Le terme savant s’en rapprochant le plus serait la dipsomanie, bien qu’elle renvoie à une forme de pathologie consistant en un désir irrésistible de boire de grandes quantités d’alcool. Concrètement, le binge drinking se traduit plutôt par l’absorption d’une grande quantité d’alcool en très peu de temps, parfois sous la forme d’une compétition entre pairs — par exemple dans un contexte de bizutage. Dans la littérature de langue française, on trouve « biture express » ou encore « défonce express », des traductions plus ou moins adroites.

    Le binge drinking implique une pratique — la consommation d’alcool — qui est tolérée, pour ne pas dire valorisée, partout en Occident. En effet, l’alcool est fortement assimilé à la festivité dans les pays du Nord, jouant un rôle important dans les moments de convivialité entre amis ou en famille, en France comme au Québec. Ainsi, le binge drinking ne préoccupe pas les populations du fait de son illégalité ou de son immoralité, mais plutôt parce qu’il bouscule la norme défendue implicitement en matière de consommation d’alcool. Il s’agit explicitement d’une question sanitaire, mais implicitement, d’une question culturelle. En adoptant une consommation excessive, aux antipodes de la retenue, les adolescents concernés remettent en question des normes défendues plus ou moins consciemment par une majorité d’adultes. La recherche de sensations fortes, le jeu risqué avec le coma, la conscience de se faire mal évoquent le rapport violent de ces jeunes avec ce corps auquel ils s’attaquent. Jouant avec les limites, le binge drinking détourne les pratiques de consommation communément admises, renvoyant, une fois de plus, de nombreux adultes à une perte de contrôle dont ils sont les témoins impuissants.

    David Harvengt rappelle à cet effet qu’il existe dans les différents groupes des normes justifiant ou disqualifiant diverses formes de consommation d’alcool. Selon le contexte, la quantité d’alcool ingurgitée, la vitesse à laquelle les individus la boivent et même les raisons qui motivent leur consommation seront ou non validées socialement. Boire n’est donc pas qu’une affaire de santé : au-delà des risques qu’entraînent certaines consommations d’alcool, sa mise en scène, avec ce qu’elle laisse paraître et ce qu’elle semble signifier, frappe l’imagination et bouscule les règles établies. Le binge drinking préoccupe parce qu’il révèle un mode de consommation en inadéquation avec celui qui prévaut dans l’ensemble de nos sociétés, parce qu’il rappelle non seulement que cette consommation d’alcool échappe au contrôle social, mais qu’il s’arrache même parfois au contexte festif dans lequel il prenait un sens partagé par l’ensemble des générations. Ainsi, dès les années 1950, des films comme La Fureur de vivre [3] témoignent de ce problème : le film s’ouvre sur une image de James Dean ivre mort, couché dans la rue. Cette consommation qui échappe au contrôle des adultes pose la question de sa signification.

    Au sein des familles, la consommation d’alcool est traditionnellement ritualisée par le groupe. En d’autres termes, elle s’inscrit à l’intérieur d’un système de règles, de codes et d’interdits qui limitent ses formes. Les jeunes ont aussi créé, au fil du temps, des contextes propices à la consommation d’alcool, jusqu’à modifier le sens de celle-ci. Celui des bizutages est bien connu : des jeunes sont forcés de boire de grandes quantités d’alcool, relevant le défi imposé par les pairs afin de mériter d’appartenir au groupe. Au fil des décennies, l’alcool a donc été consommé dans des contextes distincts, témoignant en même temps de l’émergence d’une culture « jeune » avec ses codes et ses conduites. En sortant de ce cadre institué par les jeunes eux-mêmes, la consommation d’alcool devient de plus en plus souvent instituante : au lieu de s’inscrire dans un contexte qui lui donne un sens, elle participe elle-même de la construction d’un contexte inédit. Par exemple, le binge drinking pratiqué lors d’un bizutage est institué, car il prend une signification d’épreuve à l’intérieur de ce rituel étudiant. Par contre, il devient une pratique instituante lorsqu’il ne se déroule que pour lui-même, dans une chambre étudiante ou dans la rue — en d’autres termes, lorsqu’il constitue lui-même le contexte de l’événement qu’il provoque.

    L’adophobie se déploie lorsque des adolescents violentent leur corps par des pratiques dont le sens reste mystérieux, caché derrière l’apparence d’inédit. Parce que le binge drinking émerge dans des contextes, des espaces et des temps dont nul n’arrive à tracer les limites, il devient parfois difficile d’en analyser la portée et d’en comprendre le sens. Une fois de plus, la peur pour les ados s’étend parmi une population se sentant responsable, mais étant incapable de saisir la complexité de comportements qui soulignent indirectement les difficultés traversées par une partie de la jeunesse contemporaine. Or, malgré la diversification et la hausse des formes de consommation d’alcool et, plus généralement, des recherches d’ivresse chez les jeunes générations,

    « les raisons de l’alcoolisation invoquées par les jeunes reposent surtout sur le plaisir de la fête et la quête de l’ivresse, tandis que la recherche de la défonce ne concerne qu’une petite minorité de jeunes à 17 ans [4]. »

    Phénomène décrié dans les médias, puis passagèrement oublié, le binge drinking a à nouveau attiré l’attention lorsque de nouvelles « preuves » visuelles sont apparues sur Internet.

    Lachance Jocelyn (2016). “Binge drinking : les formes inédites du risque”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 35-40, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/binge-drinking-les-formes-inedites-du-r (...)), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1René Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972, p. 17.

    [2David Le Breton, Passion du risque, Paris, Métailié, 1991.

    David Le Breton, Conduites à risque, Paris, PUF, 2002.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Jean-Baptiste Richard et François Beck, « L’alcoolisation des jeunes. Des consommations ponctuelles importantes à la hausse », Agora débats/jeunesses, 2013/1, n.63, p.76-87

    • Bibliographie de « Binge drinking : les formes inédites du risque »

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