Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Quand des adultes ferment les yeux

    La position des adultes envers les adolescents consiste en une présence qui, indirectement, surveille et contrôle. Ces deux aspects sont généralement justifiés par des adultes animés d’un grand sens des responsabilités et supposent à la fois le devoir de protection des ados en danger et la nécessité, le cas échéant, de sanctionner les ados dangereux. Bien que louable, cette intention a la particularité de polariser l’attention des médias et des décideurs. En fait, la peur pour les adolescents victimes s’allie à la peur des adolescents agresseurs, les divisant d’abord en deux groupes distincts pour ensuite les analyser sous des angles diamétralement opposés. L’intérêt pour les victimes de cyberharcèlement est ainsi orienté par le désir collectif, tout à fait compréhensible, d’évaluer les effets de cette violence sur ceux qui la subissent, tandis que l’intérêt pour les agresseurs est plutôt orienté par le désir collectif, tout aussi compréhensible, de trouver des moyens de se protéger de leurs attaques.

    En décembre 2011, au talk-show Tout le monde en parle de Radio-Canada [1], trois jeunes victimes d’intimidation étaient invitées à parler de leur situation. Après des semaines de débats publics, la parole était enfin donnée aux adolescents, ce qui n’a pas été sans émouvoir la population québécoise, ébranlée récemment par le suicide d’une jeune adolescente intimidée à l’école [2]. La situation qu’ils décrivent est saisissante : selon eux, la violence verbale serait la norme parmi les ados. Ils témoignent aussi des conséquences psychologiques de l’intimidation sur les victimes : absentéisme scolaire, déménagements, pensées suicidaires... Le courage de ces adolescents permet à la population de mettre des visages et des mots sur une réalité déjà bien connue des chercheurs en sciences sociales. Au registre de l’émotion, le grand public est alors sensibilisé à cette violence qui sévit dans les écoles, bien au-delà des frontières québécoises. Mais en mettant l’accent sur l’émotion plutôt que sur l’analyse, en insistant sur la victimisation au lieu de permettre une compréhension globale des parcours de vie de ces jeunes, une certaine lecture de l’intimidation s’impose, laissant dans l’ombre des dimensions importantes pour la compréhension des suicides d’adolescents. Ainsi, en introduction l’animateur Guy A. Lepage annonçait qu’« une adolescente de 15 ans [avait] mis fin à ses jours à cause de l’intimidation qu’elle subissait depuis des années à l’école », ce qui paraît très éloigné des propos tenus par le coroner dans son rapport sur le cas évoqué, l’intimidation étant apparue comme un facteur explicatif parmi d’autres [3].

    Paradoxalement, la sensibilisation au phénomène de la cyberintimidation s’accompagne rarement d’une prise en compte globale des parcours de vie des ados harcelés. Ces parcours impliquent cette expérience, mais aussi les autres formes de violence que ces jeunes ont pu subir, ailleurs, à d’autres moments et dans d’autres espaces. Même si l’intimidation accentue clairement les risques de passage à l’acte, il importe de ne pas imputer ce dernier à la seule action d’un agresseur, de ne pas tomber dans le piège de l’équation réductrice « suicide = intimidation ». La gravité des conséquences nous oblige à prendre du recul et donc le temps nécessaire pour saisir la complexité de ce qui se trame en amont et en aval de chaque acte d’intimidation, pour s’enquérir aussi de l’histoire de vie de tous les protagonistes impliqués, sans les cantonner à des étiquettes. Car la sensibilisation des populations aux malheurs des victimes participe du même coup à l’expression non seulement de la peur, mais aussi de la haine des agresseurs. Sur le plateau de Tout le monde en parle, le caricaturiste Serge Chapleau a osé lancer aux victimes présentes : « Bien souvent, le p’tit gars qui intimide va rester un p’tit trou-du-cul [sic] », une phrase diffusée aux heures de grande écoute qui en dit beaucoup sur la représentation de l’adolescent intimidateur dans nos sociétés.

    Pour combattre le phénomène de la cyberintimidation, il sera nécessaire de prendre en compte la situation psychosociale de l’intimidateur. Invité à la même émission, Jasmin Roy, devenu au Québec une figure emblématique de la lutte contre l’intimidation [4], s’est indirectement dissocié du dérapage commis par le caricaturiste en affirmant que, quant à lui, il ne parlait pas de sanctions à l’endroit des intimidateurs, mais plutôt d’interventions, une manière de critiquer cette tendance adophobe qui consiste à départager les « bons » des « mauvais » adolescents, auxquels sont réservés des traitements opposés, oubliant du coup la complexité du rôle de la victime et la souffrance éventuelle des agresseurs. Comme le xénophobe qui sépare les « bons » étrangers des « mauvais », l’adophobe distingue radicalement les ados à protéger des ados à condamner. La principale conséquence est sans aucun doute le peu d’intérêt porté à la situation des intimidateurs. Or, ce sont ces derniers qui enclenchent et entretiennent le phénomène, d’où l’importance de saisir le sens de leurs actes. Pourtant, la plupart des sites Web consacrés à l’intimidation offrent une aide aux victimes, mais se bornent à rappeler aux intimidateurs les conséquences légales de leurs actes.

    Toujours sur le plateau de Tout le monde en parle, une jeune victime a osé souligner l’importance du rôle des adultes dans la résolution du problème dans les écoles : « Les adultes ne sont pas là autour de nous et ils ne comprennent pas ce que nous vivons parce qu’ils ne sont pas à notre place [5]. », une affirmation que Jasmin Roy a complétée en soulignant que « quand [les adultes] se taisent, ils deviennent des complices ». L’adophobie participe d’une négation du rôle de tous les acteurs impliqués de près ou de loin, dans un contexte favorable à la persistance du harcèlement. Il s’agit non seulement de rappeler la nécessité de s’ingérer dans les relations interpersonnelles des adolescents, lorsqu’elles s’imprègnent de violence, mais aussi de se demander en quoi des adultes sont les producteurs d’un contexte favorable à cette manifestation de violence. La complicité des adultes ne se limite donc pas à « laisser faire », mais bien, implicitement, « à favoriser ».

    Cette complicité est l’objet du vidéo-clip College Boy du groupe français Indochine, réalisé par Xavier Dolan en 2013. Rappelons son contenu : un jeune garçon est victime d’intimidation en classe. On lui lance d’abord des boules de papier, puis la violence à son égard s’engage dans un crescendo, jusqu’à ce qu’il soit roué de coups et même crucifié dans la cour d’école. Une fois le garçon cloué à une croix, ses camarades de classe s’acharnent encore sur lui ; des policiers tirent même sur la victime [6]. Dans le clip de Dolan, les yeux de tous les témoins sont bandés — ceux des enfants témoins de la violence subie par leur camarade, de même que ceux des enseignants et des policiers. Ces yeux bandés sont la métaphore évidente de la difficulté, pour les témoins, à affronter la réalité de cette violence qui se déroule pourtant sous leurs yeux, les rendant alors impuissants, une violence qui échappe à leur contrôle malgré sa proximité, que certains adultes préfèrent ignorer plutôt que de tenter de la combattre, ne sachant quoi faire, n’étant que peu sûrs du résultat de leurs efforts. Le vidéo-clip de Dolan rend compte, en images et en musique, de la difficulté collective à voir ce qui est parfois bien visible.

    Il subsiste dans nos sociétés, sinon une acceptation tacite, du moins une tolérance, à l’égard non pas de la violence en elle-même, mais de l’existence de personnes sacrifiées à la violence des autres. En mettant en scène la crucifixion de l’intimidé sous les yeux (bandés) de ses camarades et des adultes qui les accompagnent, le clip évoque la dimension profondément sociale du phénomène, qui ne se réduit pas à l’interaction entre un intimidé et un intimidateur, mais qui s’inscrit au contraire dans un contexte plus large, autorisant, voire favorisant l’émergence de cette violence. Parce que toutes les actions inefficaces entreprises pour enrayer la violence parmi les plus jeunes sont les signes effectifs d’un échec provisoire, certains préfèrent s’abstenir d’agir, voire ignorer cette violence, plutôt que de s’impliquer davantage. Or, à l’ère des images et des écrans, il devient difficile de nier la violence, devenue persistante par les traces qu’elle laisse dans les espaces numériques qu’elle emprunte pour s’exprimer.

    Lachance Jocelyn (2016). “Quand des adultes ferment les yeux”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 47-52, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/quand-des-adultes-ferment-les-yeux), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Tout le monde en parle est un talk-show hebdomadaire présenté par Guy A. Lepage et diffusé depuis 2004 sur ICI Radio-Canada, chaîne de télévision publique canadienne. En savoir plus.

    [2Rachel Nadon, « “Tout le monde en parle” : de jeunes victimes d’intimidation témoignent », Yahoo ! Actualités, 5 décembre 2011.

    [4Jasmin Roy est le fondateur et président de la Fondation Jasmin Roy qui a « pour mission de lutter contre la discrimination, l’intimidation et la violence faites aux jeunes en milieu scolaire aux niveaux primaire et secondaire. » En savoir plus.

    [5La vidéo n’est plus disponible à ce jour sur le site de Radio-Canada.

    [6Voir la vidéo du clip de College Boy d’Indochine réalisé par Xavier Dolan :

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Cyber harcèlement - Association de prévention des enfants sur internet - e-Enfance

    • Bibliographie de « Quand des adultes ferment les yeux »

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