Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

De l’hypersexualisation

    Au milieu des années 2000, l’hypersexualisation a attiré l’attention des médias dans plusieurs pays occidentaux. Vêtues de mini jupes, laissant paraître leur petite culotte, voire leur string, optant pour des chemises transparentes et des décolletés plongeants, des adolescentes ont fait face à l’indignation des adultes. La chercheure Caroline Caron [1] souligne que l’intérêt soudain du grand public québécois pour le phénomène n’a pas été suscité par une réflexion sur le sens de ce comportement, mais par des plaintes d’enseignants exprimant publiquement, dans les médias, leur inconfort en classe lorsqu’ils faisaient face à ces adolescentes qu’ils décrivaient comme dérangeantes, voire offensantes. Malgré des réactions légitimes de la part des institutions scolaires, c’est avant tout un malaise ressenti par des adultes qui semble avoir été à l’origine de la dénonciation d’un phénomène devenu par la suite un véritable débat public. D’ailleurs, il est pertinent de noter que la mode chez les garçons consistant à montrer son caleçon en portant son jeans sous la taille n’a jamais fait l’objet de débats aussi passionnés dans l’espace public.

    L’exemple de l’hypersexualisation est intéressant, car il préfigure le traitement médiatique d’autres phénomènes qui, cette fois, mettront en jeu non pas le corps d’adolescentes, mais plutôt l’image numérique de leur corps. En quelques semaines, les médias se sont emparés du sujet, dont a raffolé le grand public. À la télévision, à la radio et dans la presse, les débats et les discours ont été nombreux, et l’opinion a régné au détriment de l’analyse. Comme le remarque Caron, des commentateurs ont même exagéré l’étendue du phénomène en l’associant à une prétendue vague incontrôlée de fellations dans les cours d’école. En d’autres termes, la peur s’est imposée et les discours adophobes se sont multipliés :

    « Durant cette période, les élèves des écoles primaires et secondaires adoptant la mode sexy, ou portant les vêtements associés à cette mode “provocante” et “inappropriée”, ont été désignées comme une menace publique, c’est-à-dire comme un groupe social problématique et rebelle devant être remis à sa place, puisque menaçant la quiétude et la (présumée) neutralité sexuelle de l’espace scolaire. L’amplification discursive suscitée par une intense et durable médiatisation sensationnaliste a instauré un climat empreint de peur et de ressentiment envers les filles et les adolescentes dites sexy, présentées comme des jeunes superficielles, libertines et indociles. Cependant, par de subtils glissements sémantiques successifs, c’est tout un groupe social qui a été pris à partie sur la place publique, avec pour conséquence une légitimation, exempte de scepticisme, d’une définition particulière et homogénéisée d’un problème social et de ses solutions [2]. »

    Le phénomène de l’hypersexualisation remet implicitement en jeu la peur ancestrale de la contagion d’une sexualité hors normes, et plus singulièrement du risque de « souillure » auquel seraient particulièrement vulnérables les adolescentes. En fait, le lexique employé par les commentateurs pour désigner les adolescentes concernées évoquait l’idée d’un sexe faible, de filles tantôt inconscientes des dangers inhérents à leur provocation, tantôt particulièrement « fragiles », « soumises » aux tentations, « perméables » aux mauvaises influences, voire « naïves » car incapables d’entrevoir les dangers encourus. En enfermant des adolescentes dans des représentations stéréotypées, et en les distinguant des garçons, « moins à risque », ces discours annulaient en quelque sorte l’hypothèse de jeunes filles pleinement conscientes de leurs actes et dissimulant derrière leur comportement un sens profond. L’intérêt du grand public pour le sujet a plutôt alimenté une multiplication des discours dits experts et des opinions simplement plaquées sur le phénomène.

    Dans le cadre de l’enquête menée par Caron, les jeunes filles ont révélé qu’elles cherchaient en fait à rendre visible une dynamique (hétéro) sexuée qui, dans l’espace public, ici scolaire, assujettit les corps et participe de la production de positions subjectives sexuées [3]. En d’autres termes, l’hypersexualisation est une réponse de ces jeunes filles à une société leur imposant des normes du paraître à un moment de l’existence où se produit l’affirmation nécessaire d’une appropriation de son corps, dans le contexte de la découverte de sa sexualité. Détournement des normes, forme d’affirmation de son propre corps sexué, dans un milieu où les adolescentes forcées d’en cacher les manifestations, l’hypersexualisation peut ainsi être vue comme une réponse, moins qu’une révolte, à l’imposition de normes sexuées dans un monde où ces dernières sont parfois masquées par un discours sur l’égalité, voire la neutralité des espaces publics. Or, comme Caron le montre bien, en critiquant l’habillement des filles pour répondre au malaise vécu par des enseignants, le phénomène révèle aussi que cette égalité et que cette neutralité ne sont pas parfaitement appliquées.

    Le contrôle du corps des jeunes filles est un reliquat de la domination masculine s’imposant toujours dans les sociétés contemporaines [4]. La désignation des adolescentes comme victimes ou comme provocatrices est une réponse stéréotypée, qui évite de mettre en question la complexité sous-tendant les phénomènes d’exposition délibérée du corps féminin. Cette représentation binaire de l’adolescente n’est pas nouvelle. Elle s’exprime notamment au cinéma. Elle s’incarne même dans la prise en charge institutionnelle des ados, tantôt désignés comme des victimes dont il importe de défendre les droits, tantôt comme des agresseurs que l’on doit réhabiliter, voire sanctionner. Les représentations de l’adolescence vacillent entre ces deux pôles et s’y replient lorsque surgissent des phénomènes dont le sens reste caché.

    Le devenir-femme s’exprime désormais dans un imaginaire de la féminité où le corps est un support de l’identité. Lorsqu’elle analyse la situation de jeunes musulmanes, Meryem Sellami insiste sur le contrôle du corps des jeunes filles par des hommes et des femmes [5]. Bien qu’elle inscrive son analyse dans le contexte de milieux fortement imprégnés par l’islam, c’est bien le rôle d’une culture du patriarcat qui justifie le contrôle du corps des jeunes filles qu’elle décrit. La délicate question du voile et celle, non moins délicate, de l’hypersexualisation, ont au moins un point en commun : chacune révèle que, selon les contextes, des enjeux sociaux, culturels et politiques traversent les discours sur le corps des jeunes filles d’aujourd’hui. La pensée que celles-ci puissent contrôler leur propre corps ramène certains adultes à la prise de conscience de leur perte relative de maîtrise non seulement du corps féminin, mais aussi, par extension, de la sexualité de ces adolescentes. C’est précisément ici que l’idée de contagion fait son chemin et s’impose aux esprits. Lorsque les jeunes filles sont « souillées », lorsque leur pureté est « entachée », c’est bien parce qu’un élément extérieur les frappe : contagion de la mode par les vedettes de la télé et du cinéma, la pub, les amis, et parfois même, par les « mauvaises mères ».

    L’analyse de l’adophobie peut difficilement se passer d’une réflexion sur les normes défendues explicitement ou implicitement en matière de sexualité dans les sociétés contemporaines. En ce sens, le sociologue américain Peter Bearman s’avance sur un terrain particulièrement miné dans son pays. Dans le cadre d’une recherche longitudinale, Bearman et son équipe ont sondé des milliers de jeunes Américains pendant une dizaine d’années. Entre autres résultats, Bearman évoque que les jeunes filles vierges ayant prononcé des vœux de chasteté (comprendre ici ne pas avoir de relations sexuelles avec pénétration avant le mariage) s’adonnent plus souvent à la fellation que les jeunes filles vierges n’ayant pas prononcé les mêmes vœux. Bearman confirme donc que des pratiques sexuelles comme la fellation (mais aussi la sodomie) ont changé de statut au fil des générations. En effet, selon le sociologue, « leur rapport au sexe est différent du nôtre, nous, la génération des cinquantenaires [...] La fellation constitue une catégorie ambiguë et transitoire, quelque part entre le sexe et la caresse [6]. » Pratique symbolisant autrefois une intimité partagée entre deux personnes, la fellation est désormais perçue par plusieurs comme une étape intermédiaire entre le baiser et le coït. Notons ici que la question s’imposant en matière d’intervention sur la sexualité des plus jeunes ne concerne pas en soi la légitimité ou non de telles ou telles pratiques, mais plutôt la dimension de réciprocité qu’elles impliquent.

    L’adophobie s’étend non seulement lorsque l’écart entre les générations s’exprime par des représentations distinctes au sujet du rôle et du sens d’une même pratique sexuelle, mais surtout lorsque cet écart devient « visible ». Cette visibilité entraîne un questionnement qui bouscule les représentations, en renvoyant au tabou universel et donc intemporel de la sexualité. Ainsi, ce n’est pas tant la pratique de la fellation qui semble déranger certains adultes, mais bien son statut, la difficulté à en comprendre le sens [7]. Les sociologues Nathalie Bajos et Michel Bozon montrent ainsi depuis plusieurs années que la fellation est devenue courante chez les Français [8]. Sa pratique par des adolescentes entrant dans une sexualité active ne devrait pas surprendre, et encore moins choquer. Mais, en s’inscrivant dans des contextes inédits, cette pratique généralement acceptée est alors mise en doute. Les interprétations se multiplient, ce qui favorise la résurgence de la peur.

    L’adophobie s’amplifie dans un contexte où les normes en matière de sexualité se multiplient et se diversifient selon les groupes d’appartenance, jusqu’à se heurter parfois avec véhémence. Nous pensons notamment ici à l’épineux débat en France sur le mariage pour tous et à la remise en question, dans certains pays occidentaux, du droit à l’avortement. Visions « libertaire » et « conservatrice » se côtoient ainsi depuis longtemps et se cristallisent parfois autour d’une génération. Mais ce fossé intergénérationnel est aujourd’hui renforcé par la visibilité donnée à des pratiques « nouvelles » qui choquent et dérangent. Aux côtés de l’hypersexualisation qui s’observe dans les cours et les couloirs des écoles, des corps d’adolescents sont désormais exposés dans les mondes numériques. Dans les deux cas, c’est bien une visibilité partielle de la sexualité des plus jeunes qui participe d’un questionnement et parfois d’un emballement médiatique. Celle-ci prend alors une force et une forme nouvelles dans le contexte du Web 2.0.

    Lachance Jocelyn (2016). “De l’hypersexualisation”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 85-91, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/de-l-hypersexualisation), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Caroline Caron, « Filles et hypersexualisation : des points de vue (et des corps) situés qui comptent », in Denis Jeffrey et Jocelyn Lachance (dir.), Codes, corps et rituels dans la culture jeune, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 119-138.

    [2Caroline Caron, « Filles et hypersexualisation : des points de vue (et des corps) situés qui comptent », in Denis Jeffrey et Jocelyn Lachance (dir.), Codes, corps et rituels dans la culture jeune, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 119-138, p. 121.

    [3Caroline Caron, « Filles et hypersexualisation : des points de vue (et des corps) situés qui comptent », in Denis Jeffrey et Jocelyn Lachance (dir.), Codes, corps et rituels dans la culture jeune, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 119-138, p. 133.

    [4Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998.

    [5Meryem Sellami, Adolescence voilées. Du corps souillé au corps sacré, Québec / Paris, Presses de l’Université de Laval / Hermann, 2013.

    [7Alors que la question centrale est peut-être davantage celle de la réciprocité.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • « Hypersexualisation des jeunes filles : un phénomène social toujours préoccupant ? », CDÉACF

    • Bibliographie de « De l’hypersexualisation »

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