Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Refuser l’adophobie dans un monde d’images

    L’adophobie l’emporte non pas sur l’adophilie (que l’on définit du point de vue socioanthropologique comme l’antonyme de l’adophobie, c’est-à-dire un synonyme du culte de la jeunesse — et que nous n’associons pas ici à une forme de pédophilie), mais plus simplement sur une lecture plus nuancée des phénomènes qui émergent et se renouvellent. À l’heure où le sentiment d’insécurité s’est banalisé dans l’ensemble de nos sociétés occidentales, les adolescents sont aussi redevenus les victimes de la peur. L’adophobie, en rejetant toujours le blâme sur les plus jeunes, assume alors une fonction de protection auprès des générations adultes, qui affrontent difficilement l’insoutenable vision des reflets de leur société où la violence, la sexualité et la mort s’expriment, et pas seulement dans les images projetées sur nos écrans ; autour des individus, jeunes et moins jeunes, et dans leurs comportements, qui soulignent chaque jour la souffrance des plus fragiles, parmi une génération qui autrement se porte plutôt bien.

    Dans les sociétés contemporaines — et contradictoires —, l’adophobie s’exprime, comme par un effet de miroir, en même temps que l’adophilie. La peur des ados et pour les ados n’empêche pas l’existence d’une exaltation, voire d’une fascination pour ces mêmes adolescents. Le culte de la jeunesse s’est ainsi imposé en représentations et en actes chez nombre d’adultes désirant rester jeunes le plus longtemps possible. Pour ceux-là, la référence en matière de style vestimentaire et de loisirs pour savoir ce qui est in ou out, c’est la jeunesse. Ce culte jeuniste est alors l’affirmation d’un renversement anthropologique : si, pendant longtemps, les aînés détenaient le monopole du savoir, s’imposant comme la référence pour tous, de nos jours, la jeunesse est de plus en plus souvent prise comme premier repère.

    Toutefois, l’adophilie ne s’exprime pas simplement en parallèle avec l’adophobie, comme si ces deux tendances opposées évoluaient sans jamais se rencontrer. Au contraire, l’une et l’autre s’alimentent. Si l’adophobie favorise la désignation d’adolescents en danger ou dangereux, l’adophilie encourage la mise en avant d’adolescents héroïsés. Ainsi, chanteurs et musiciens au talent précoce, acteurs-enfants s’affirmant comme de nouvelles révélations du 7e art, hackers ouvrant les portes infranchissables des systèmes de sécurité les mieux protégés et médaillés olympiques de moins de 18 ans mettent en avant le génie adolescent. De même, en 2014, le prix Nobel de la paix octroyé à la pakistanaise Malala Yousafzaî, âgée de 17 ans, consacrait cet intérêt de nos sociétés pour des adolescents exemplaires. Les sociétés à tendances adophobiques n’enferment pas systématiquement tous les adolescents dans des représentations circonscrites par la peur.

    Néanmoins, l’excellence reconnue à ces adolescents devenus célèbres pour leurs talents ou leurs exploits semble s’affirmer comme l’exception confirmant la règle selon laquelle la jeunesse est décevante aux yeux du plus grand nombre. En fait, la mise en avant de cette excellence a pour effet de souligner implicitement sa rareté. Aux côtés des récits, nombreux, d’actes de délinquance, de manifestations, de problèmes scolaires, de consommation de drogue et de vitesse au volant, les rares exemples de génie adolescent apparaissent alors dans les médias comme les illustrations exceptionnelles d’une performance inespérée. Aux images qui inquiètent se mêlent ainsi, périodiquement, quelques-unes, plus rassurantes, d’adolescents impliqués politiquement et disciplinés, qui cherchent à atteindre la plus haute marche du podium, ou encore qui se consacrent à l’exploitation de talents artistiques en y trouvant parfois une reconnaissance sociale.

    Ces images idéalisées ont aussi pour fonction sociale de redonner espoir. Toutefois, si elles agissent comme un baume sur les inquiétudes de nombreux adultes, leur caractère exceptionnel de modèles à suivre peut aussi renvoyer des adolescents à la banalité apparente de leur vie, à la difficulté du parcours qui s’annonce devant eux, notamment pour se réapproprier un avenir que certains seront tentés de tracer à leur place. Si ces images constituent des exemples inspirants pour certains jeunes, pour d’autres elles peuvent apparaître comme des miroirs dans lesquels ils n’aiment guère se regarder, envahis par la peur de ne pas être à la hauteur dans une société de la performance. L’adophilie est ainsi complice de l’adophobie, en ce sens que la valorisation d’exemples positifs se présente sous le signe de l’exception, renforçant par le fait même le biais d’une norme fondée sur l’idée d’une adolescence dangereuse ou en danger.

    Des milliers de personnes refusent quotidiennement l’adophobie. Ils se consacrent à instruire et à éduquer les ados, à prendre soin d’eux et à les écouter. Ces professionnels poursuivent une longue tradition de prise en compte et en charge des plus jeunes de nos sociétés. Acteurs importants, avec les parents, de l’autonomisation des adolescents et des adolescentes dans un monde où le devenir-adulte ne va plus toujours de soi, ces professionnels travaillent dans les écoles, les foyers spécialisés, les orphelinats, les instituts médico-sociaux, les centres de réadaptation... Tantôt acteurs de la réussite des jeunes, tantôt face à leurs souffrances, ils les accompagnent à une époque marquée par la décomplexification de l’adophobie. Ainsi, ils témoignent des propos stigmatisants tenus à l’égard de la jeunesse, ils subissent parfois les orientations de leurs institutions, qui n’abondent plus toujours dans l’intérêt du public qu’elles doivent pourtant servir. Mais le refus de l’adophobie ne consiste pas seulement à la repérer chez les autres ; il doit aussi consister à se méfier de ses propres représentations.

    Dans nos sociétés de plus en plus individualistes, où s’impose non pas la toute-puissance de l’individu rejetant l’autre, mais plutôt la primauté du choix individuel sur la direction prise par le groupe, il n’est pas surprenant de se retrouver de plus en plus souvent seul — ou d’avoir le sentiment de l’être — face à l’impératif de donner du sens à ces trois grands tabous de l’humanité que sont la violence, la sexualité et la mort. Le refus de l’adophobie suppose d’abord l’acceptation d’un difficile travail sur soi consistant à se situer par rapport à ces trois grands tabous, c’est-à-dire à éclaircir ce que chacun d’entre eux représente pour soi. Ce travail demande de s’interroger sur les événements et les épreuves traversées. Pour les professionnels devant aborder ces sujets difficiles, mais importants, avec des adolescents et des adolescentes faisant face à leurs propres questions, il importe de se présenter à eux avec une confiance en soi et une ouverture aux autres qui demandent au minimum de s’être préalablement interrogés soi-même. Des milliers de professionnels s’engagent ainsi dans ce travail difficile, mais pour d’autres, les moyens de le faire ne sont malheureusement pas au rendez-vous.

    L’adophobie se déploie aujourd’hui dans le contexte hypermoderne, où les images se présentent de plus en plus comme des témoins et des arguments justifiant une certaine interprétation des comportements des adolescents et des adolescentes. Il est désormais impératif pour les acteurs accompagnant la jeunesse de travailler sur leur propre rapport aux images. Parce que l’individu se les approprie émotionnellement, il est important de prendre du recul face aux photos et aux vidéos qui circulent, de se méfier des affects qu’elles provoquent en soi, au profit d’une appropriation plus rationnelle de celles-ci. Derrière la surface des mises en scène de la violence, de la sexualité et de la mort adolescentes se cachent les conditions de la production de ces images, ce qui leur donne un sens. Un travail sur le rapport aux images implique alors de développer son sens critique tout en échappant aux émotions que suscitent ces photos et ces vidéos, présentées trop rapidement comme des arguments.

    Pour se détacher des affects, pour éviter de lire uniquement les comportements des adolescents sous le filtre de ses propres émotions, qui souvent font sombrer dans l’inquiétude, il importe de partir en quête du sens que les ados eux-mêmes donnent à leurs conduites. Pour cela, l’écoute de leur parole est nécessaire — voire obligatoire. Car derrière les apparences déroutantes et parfois choquantes de leurs comportements aux yeux de certains adultes se trouve un univers de sens à apprivoiser. L’idée n’est pas nécessairement d’être d’accord avec leur vision du monde, mais plutôt de s’imprégner de celle-ci pour pouvoir ensuite mieux communiquer avec eux.

    Il est temps d’examiner collectivement les termes employés pour parler des adolescents. Il s’agit bien sûr de le faire dans le cadre de son travail, avec ses collègues, mais aussi à une échelle plus générale, en définissant clairement ce qui est ou non tolérable en société. Du rire à la stigmatisation, la frontière semble parfois ténue lorsqu’il s’agit de parler des jeunes, de leurs loisirs, de leurs modes et de leurs choix. Cette interrogation à mener sur le vocabulaire employé concerne aussi les adologues de tous les horizons. Qu’ils soient psychologues, psychiatres, psychanalystes, sociologues, anthropologues ou socioanthropologues, en tant que producteurs de discours, les spécialistes de l’adolescence ne peuvent se permettre de recourir à des termes connotés qui sont par la suite réappropriés par le public et même parfois diffusés à grande échelle.

    La loupe grossissante des médias devrait se déplacer plus souvent sur les aspects positifs de l’adolescence contemporaine, sur son extraordinaire créativité en ce début de XXIe siècle. À l’échelle individuelle, chacun peut devenir l’acteur de la promotion d’une image positive de l’adolescence. Que ce soit en partageant du contenu sur les réseaux sociaux ou en critiquant ouvertement les articles de presse qui tombent dans le piège de l’adophobie, il est possible de participer concrètement à la diffusion d’une image plus juste de la jeunesse. En réponse à la trop grande place prise par les mauvaises nouvelles participant à une image péjorative de l’adolescence, chacun peut mettre en avant ce qu’il constate de positif, ne serait-ce qu’à l’échelle de son réseau.

    À l’avenir, nous devrions aussi porter plus souvent notre attention sur les détournements que les jeunes opèrent eux-mêmes dans les espaces numériques. De fait, de nombreux phénomènes qui ont préoccupé les populations au cours de la dernière décennie ont été détournés par des pairs pour en faire quelque chose de positif. Par exemple, des épisodes de happy slapping [1] montrant des agresseurs surpris par une victime spécialiste en arts martiaux ont été relayés pour décourager ses adeptes de recommencer. De même, les neknominations [2] ont rapidement été suivies par des smartnominations, celles-ci consistant à accomplir une bonne action puis à en diffuser les images afin de lancer aux internautes le défi de faire mieux. Enfin, si le harcèlement est apparu sur les réseaux sociaux, dans certains cas, ce sont de jeunes internautes qui ont alerté les autorités, mettant ainsi fin à une violence qui sévissait aussi dans l’espace physique. Bref, les détournements des adolescents devraient être mieux étudiés par les professionnels et les chercheurs, car chacun d’eux constitue des usages alternatifs des technologies disponibles tout en répondant à un certain besoin de reconnaissance et de visibilité.

    Il importe aussi de trouver des solutions pour freiner le mouvement de décrédibilisation d’adultes par d’autres adultes. Le refus de l’adophobie consiste moins en la désignation des adophobes qu’en la recherche collective de solutions à ce problème. Difficile à l’échelle globale, la nécessité d’une cohérence entre adultes est toutefois possible à une échelle locale, comme en témoignent les équipes de professionnels réussissant à produire un discours commun et des règles claires pour le bien d’adolescents dont ils ont la responsabilité, sans pour autant que cela ne les empêche d’exprimer leurs désaccords en des temps et en des lieux appropriés. Une entente entre adultes autour de l’usage des technologies de l’information et de la communication peut justement servir à la co-construction d’un cadre respecté par tous.

    Il importe finalement de dénoncer l’adophobie, de prendre la parole contre les propos stigmatisants, de remettre en question les affirmations de sens commun lancées comme des vérités lors de réunions, d’assemblées et de colloques. Il s’agit moins de démasquer des adophobes que de repérer leurs propos ; ne pas stigmatiser les personnes, mais mettre leurs paroles en question. Il importe de dénoncer l’adophobie afin de lancer le débat, de prendre conscience collectivement de ces discours diffusés partout. À l’ère du numérique, parents, professionnels et chercheurs sont ainsi conviés à comprendre les dérives non pas des ados, mais de nombre d’adultes.

    Lachance Jocelyn (2016). “Refuser l’adophobie dans un monde d’images”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 145-152, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/refuser-l-adophobie-dans-un-monde-d-ima (...)), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 17 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Bibliographie de la dernière partie « Ouverture : Le refus de l’adophobie »

    • Sélection de vidéos illustrant l’ouvrage Adophobie de Jocelyn Lachance

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