Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Introduction

    Banals, mais sublimes, familiers, mais inquiétants, tels sont nos adolescents d’aujourd’hui et de demain, d’ici et d’ailleurs… On dit les aimer ; souvent, ils nous intriguent, et trop souvent, ils nous font peur. Les regards sur nos adolescents doivent être interrogés ; l’évolution des savoirs et des manières de faire avec eux, aussi.

    Marie-Rose Moro, Le Monde, 30 août 2010 [1]

    Les adologues, c’est-à-dire les spécialistes de l’adolescence, provenant de différents champs disciplinaires, répètent souvent que la méfiance à l’égard des générations montantes n’est pas nouvelle. Socrate et Platon ont tenu en leur temps des propos durs à l’égard des jeunes. L’adophobie ne semble pas dater d’hier. Toutefois, dans le contexte hypermoderne de la multiplication des images, une nouvelle donnée change significativement notre rapport à la jeunesse. Dans ce monde où les ados ne sont plus les spectateurs passifs de mises en scène produites par des adultes, mais, au contraire, des producteurs et des diffuseurs d’images, nos sociétés assistent depuis peu à l’expression de leurs comportements non plus seulement en actes et en paroles, mais également à travers la vitrine des écrans. De l’agression filmée à l’insulte proférée sur Facebook en passant par ces corps nus photographiés, puis propagés via les téléphones intelligents, des adultes, des citoyens, des parents et des professionnels sont alors les témoins, partiels et provisoires, d’une violence et d’une sexualité adolescentes. Et devant les émotions que ces images provoquent et les craintes qu’elles réveillent, de nombreuses personnes se retrouvent désarmées, en quête légitime de réponses.

    L’adophobie se manifeste dans un monde où le sentiment d’insécurité s’est imposé, puis banalisé. La peur du chômage, d’attentats terroristes, d’épidémies et de catastrophes naturelles fait en sorte que depuis plus d’une vingtaine d’années, la plupart des pays occidentaux ont connu une montée substantielle du sentiment d’insécurité, donnée relativement nouvelle que nombre de politiciens ont su exploiter à leur avantage. Les adolescents hypermodernes font partie des victimes silencieuses de ce sentiment qui a gagné nos sociétés et qui s’est immiscé dans nos foyers. Pour David Finkelhor, du Crimes against Children Research Center de l’Université du New Hampshire [2], les données objectives actuellement disponibles n’indiquent en rien que l’investissement massif des technologies récentes a participé à l’augmentation de la déviance ou des risques chez les jeunes [3]. En revanche, des spécialistes de l’usage des technologies récentes, comme Danah Boyd, observent la montée du sentiment d’insécurité, voire de l’anxiété, chez les parents dont les enfants entrent dans l’adolescence, développant à la fois une peur pour leurs ados et des ados [4]. C’est pourquoi Finkelhor utilise le terme juvenoia pour désigner la paranoïa actuelle des populations à l’endroit des plus jeunes. D’une part, les parents souhaitent protéger leurs enfants des menaces qui planent sur eux (pornographie, prédateurs sexuels). D’autre part, ils s’effraient devant la possibilité d’une agression commise par les pairs (bagarre, harcèlement). Ainsi, l’adophobie se traduit par une peur ambivalente, animée à la fois par un désir de protection et un sentiment de menace.

    Peur, pour les jeunes, de les laisser librement arpenter les rues le soir venu, inquiétude lorsqu’ils sont sur le chemin du retour, qu’ils quittent la maison, qu’ils ont un peu de retard. Angoisse lorsqu’ils ne répondent pas aux textos pour confirmer que tout va bien. Peur aussi pour leur avenir et leur situation : comment les accompagner lors d’un échec scolaire ? d’une rupture amoureuse ? La parentalité s’exerce bien souvent sous le signe de l’inquiétude [5], dans l’appréhension de cette période qualifiée hâtivement de « crise ». C’est dans ce contexte d’insécurité généralisée que les images viennent confirmer les inquiétudes qui se répandent tout en amplifiant l’intensité des craintes ressenties par les individus. L’adolescence redevient un objet de peur dans les sociétés contemporaines, qui se caractérisent notamment par l’instrumentalisation du sentiment d’insécurité par les médias [6].

    Si le XXe siècle fut celui de la prolifération des vitrines devant lesquelles les consommateurs admiraient les objets convoités, le XXIe siècle est celui des écrans. Utilisés par ces compagnies qui promeuvent leur produit à consommer, par le cinéma pour rêver, mais moins souvent pour dénoncer. Écrans des industries culturelles donc, mais aussi plus personnels : ceux des téléviseurs, des ordinateurs et maintenant des téléphones et des tablettes. Mais surtout, écrans dont les contenus ne sont plus la propriété exclusive de ces compagnies productrices de services et de rêves. Où se projette la vie extime [7] des proches sur Facebook, où chacun se retrouve, qu’il le souhaite ou non, photographié, filmé, mis en scène et en ligne sur le Net. C’est le monde des écrans, champ de bataille dont l’enjeu est l’imposition de contenus produits par les uns, pour les autres, devenus témoins et spectateurs, et dont les individus en sont tantôt les créateurs, tantôt les admirateurs.

    Quelles sont les caractéristiques de ces contenus qui retiennent généralement l’attention ? Que voient jeunes et moins jeunes lorsque leurs yeux se posent quelques minutes sur leurs téléphones intelligents dans les transports publics ? Lorsqu’ils regardent un conte de fées ou un film d’horreur ? Lorsqu’ils suivent l’actualité à la télévision ou sur l’ordinateur ? Ils y voient la violence, la mort et la sexualité. Sexualité de la publicité, des scandales, des films érotiques et pornographiques. Violence du cinéma d’action, des séries télé, des combats de boxe, des chiffres du chômage, des manifestations. Mort fictive des « méchants » et des « héros », morts massives, victimes du terrorisme et des guerres, écrasements d’avions, enfants qui crèvent de faim et mendiants. Sous forme d’images, les tabous universels se répandent sur les écrans, ils les inondent jusqu’à transformer le quotidien en une confrontation permanente des individus avec eux. Dociles et résignés, ces derniers font face aux discours et aux images qui mettent en mots et en scène les tabous universels. Et parfois, ils réagissent.

    Les adolescents grandissent dans des sociétés qui autorisent, encouragent, défendent et valorisent la diffusion en images de ces tabous traditionnels. Des sociétés qui accueillent favorablement la libre diffusion des contenus, le droit de les produire et de les mettre en ligne, et qui, chaque jour, ouvrent les yeux sur la multiplication des images qui parsèment ces écrans. Est-il surprenant que les plus jeunes s’emparent alors de ces outils qui facilitent la mise en scène de soi pour, à leur tour, affirmer leur point de vue et exposer leurs expériences de la vie ? À un âge où des nécessités anthropologiques s’imposent, alors que les questions de la violence, de la mort et de la sexualité émergent jusqu’à s’imposer à ces jeunes, la production de documents, écrits ou visuels, qui mettent en scène ces tabous universels inhérents à la condition humaine, devraient-ils surprendre ?

    Un point est certain : les discours et les images des ados font s’interroger les adultes, souvent ils dérangent, perturbent, choquent. Il y a là un paradoxe : les individus sont submergés d’images à contenu violent, morbide et sexuel. Ils sont constamment mis en présence d’affiches, de clips et de films montrant des corps érotisés, dénudés ; les téléjournaux ne sont que des énumérations furtives d’actes de vandalisme, de bagarres, de guerres et d’attentats ; ils n’arrivent plus à compter le nombre de morts qu’ils voient à l’écran que ce soit dans la fiction ou les nouvelles. Ils traversent leurs journées ainsi, en fixant provisoirement les yeux sur ces images ou en les passant pour ne pas en voir trop. Mais lorsque des adolescents et des adolescentes exposent leur corps nu, filment des agressions ou signalent leur désir de mourir sur le Net, non seulement des questions légitimes émergent, mais une peur envahissante s’impose aussi parfois, au risque d’en oublier l’interrogation fondamentale : pourquoi ?

    À l’ère du numérique, des adultes ont souvent peur des ados parce qu’ils assistent, impuissants, préoccupés et outrés, à la quête de sens qui s’incarne dans des expériences rendues visibles au moyen de l’image. Ils ont peur, car quelque chose leur échappe. Ils ont l’intuition que ce quelque chose est fondamental et ils concluent parfois, sans doute trop vite, que tout dérape. À l’ère du numérique, l’adophobie touche des personnes inquiètes devant cette sexualité qui s’expose, cette violence qui se manifeste, cette mort qui frappe. Et si elles ont le sentiment que cette sexualité s’expose de plus en plus crûment, que cette violence s’exprime radicalement, que cette mort frappe brutalement, c’est bien parce que dans le monde des écrans, tout est rendu visible – et accessible. Une fenêtre, jusque-là impensable, vient de s’ouvrir sur le monde des jeunes. Et derrière cette fenêtre, de nombreux témoins entraperçoivent ce qui était caché depuis toujours : les formes de leurs expériences qui, forcément, bousculent des limites et réveillent des peurs.

    Cet essai n’entend pas rendre compte de manière exhaustive du sens que les adolescents donnent à leurs comportements [8]. Il ne se présente pas davantage comme une analyse systématique des contenus médiatiques concernant la jeunesse contemporaine. La lecture socioanthropologique [9] développée ici s’offre plutôt comme une remise en question des modalités de mise en visibilité de leurs expériences, à une époque où les productions de photos et de vidéos par les adolescents eux-mêmes viennent interférer dans le traitement médiatique de cette jeunesse. En insistant sur quelques événements marquants de la scène médiatique concernant les ados depuis l’avènement de Facebook (2004 [10]) et de YouTube (2005), nous explorerons le thème de la violence, puis de la sexualité, en conviant le lecteur à se questionner sur la récurrence d’éléments qui, peut-être, caractérisent le discours adulte sur l’adolescence d’aujourd’hui. Cet essai s’offre donc comme une hypothèse à méditer. La diversité et l’abondance des exemples choisis sont autant d’illustrations qui invitent le lecteur à s’interroger sur les manifestations plausibles de l’adophobie dans les sociétés contemporaines.

    Lachance Jocelyn (2016). “Introduction”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 15-21, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/introduction-94), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Marie-Rose Moro, « Manifeste pour l’adolescence », Le Monde, 30 août 2010.

    [2La mission du Crimes against Children Research Center est de combattre le crime contre les enfants en fournissant au grand public comme aux autorités et aux diverses parties concernées (police, justice, protection de l’enfance…) des informations de qualité : recherche, statistiques… En savoir plus.

    [3David Finkelhor, « The Internet, Youth Safety and the Problem of “Juvenoia” », Crimes against children research center, janvier 2011.

    [5Myriam Klinger, L’inquiétude et le désarroi social, Paris, Berg International, 2011.

    [7Les pratiques de l’extimité désignent la tendance des personnes à mettre en avant une partie de leur intimité, notamment sous la forme de confidences ou de révélations, afin de recevoir un retour qui leur permettent de mieux se situer par rapport aux autres. À ce sujet, voire notamment les travaux de Serge Tisseron.

    Serge Tisseron, « Extime », in David Le Breton et Daniel Marcelli, (dir.), Dictionnaire de l’adolescence et de la jeunesse, Paris, PUF, 2010, p. 309-311.

    [8Travail que nous avons effectué à plusieurs reprises, notamment au sujet de leur rapport au temps (Lachance, 2011) et de leurs usages sociaux de la photo numérique (Lachance, 2013).

    [10Mais sa disponibilité au grand public fut effective en 2006.

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    • Bibliographie de l’ouvrage Adophobie de Jocelyn Lachance

    • Sélection de vidéos illustrant l’ouvrage Adophobie de Jocelyn Lachance

    • L’auteur des Années lumière : Jocelyn Lachance pour Adophobie, le piège des images | ICI Radio-Canada.ca Première

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