Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

La démultiplication bénéfique des corps

    L’adophobie s’alimente notamment à partir de la représentation du corps de l’adolescente qui échapperait, sous des formes inédites, au contrôle des adultes. Résurgence d’une crainte lointaine, inscrite dans le contexte de sociétés patriarcales peinant à trouver un équilibre entre les genres, l’enjeu s’est cependant déplacé sur le registre des images. C’est moins le corps en tant que tel que les images démultipliées de ce corps qui dérangent, bousculent et choquent parfois. Pendant longtemps, la mobilité métaphorique des jeunes filles concernait le décloisonnement des espaces dans lesquels elles étaient retenues. Par le truchement du téléphone et le voyage de la voix qu’il a permis, elles accédaient à leurs pairs même lorsque leurs parents les cantonnaient à leurs chambres. Désormais, la mobilité métaphorique n’implique plus seulement l’accès à l’autre par la parole. Elle suppose un voyage en images, toujours métaphorique, mais paraissant de plus en plus réel du fait de la forme visible qu’il prend dans l’univers des mondes numériques, où il laisse des traces.

    Pourtant, cette mobilité reste métaphorique. L’image du corps, comme toutes les images, en portant en elle l’ambivalence du « vrai » et du « faux », entretient aussi l’illusion d’un accès au véritable corps de l’autre. Par conséquent, pour plusieurs, la mise en scène du corps devrait être limitée, car elle constituerait une visibilité ayant le potentiel de remettre en question l’intimité. Or, l’idée selon laquelle photo de soi et exposition de soi sont une seule et même chose ne relève plus de l’évidence pour les plus jeunes [1]. La production d’une photo de soi, éventuellement compromettante, ne constituerait pas un risque d’exposition, mais plutôt un droit à la mise en scène [2]. L’exposition relèverait alors uniquement de la diffusion de cette dernière. L’adophobie se déploie à partir de cette opposition : d’une part, des adolescents — en particulier des jeunes filles — produisent des images d’eux-mêmes dans le cadre de la revendication d’un droit à se mettre en scène ; d’autre part, des adultes condamnent non pas le fait que certaines images leur échappent, mais bien que ces images soient produites. Les interdits des adultes ciblant la production d’images différeraient alors des interdits décrits par les adolescents concernant leur diffusion. La peur surgit aussi dans cet espace d’incompréhension.

    À l’opposé d’une position adophobique, la possibilité qu’ont désormais les adolescentes de se photographier et de se filmer dans l’intimité, pour elles-mêmes, peut être perçu dans une perspective sociohistorique comme l’avènement d’un nouvel espace d’expérimentation de l’image de soi. En fait, l’histoire de l’art nous rappelle que la mise en scène du corps féminin a pendant longtemps été assujettie au regard masculin. Ce n’est que tardivement que la femme a accédé aux dispositifs techniques lui permettant d’affirmer son regard sur le monde, mais aussi sur elle-même et sur les autres femmes. En ce sens, des millions d’adolescentes disposent désormais de la possibilité de se mettre en scène, de se regarder « de l’extérieur », dans l’intimité de leur chambre. Elles bénéficient ainsi d’un espace pour « tester » non seulement différentes versions d’elles-mêmes, mais également différents regards imaginés sur elles. Loin d’une réflexion sur les bénéfices de ces pratiques, les orientations adophobes s’appuient plutôt sur les « débordements », sur tout ce qui donne le sentiment d’une perte de contrôle, notamment sur le corps des filles. Elles trouvent des alliés dans la peur qu’entretiennent des parents pour leurs enfants, des professionnels pour les publics parfois fragilisés qu’ils côtoient. C’est le triomphe du visible au détriment de la rationalité.

    Lachance Jocelyn (2016). “La démultiplication bénéfique des corps”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 133-135, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/la-demultiplication-benefique-des-corps (...)), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Dans notre enquête la plus récente, des adolescentes revendiquent catégoriquement la photographie de soi comme un droit inaliénable.
    Cf. Jocelyn Lachance, Yann Leroux, Sophie Limare, Selfies d’ados, Presses de l’Université de Laval / Chroniques sociales, collection « Adologiques », 2017 (à paraître).

    [2Comme pour le tatouage ou le piercing, il s’agit d’affirmer son droit à disposer de son corps.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • « Photos d’ados à l’ère du numérique » par Jocelyn Lachance, PUL, coll. « Adologiques », 2013

    • Bibliographie de la Partie II : Adophobie et sexualité

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