Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Des skins parties « sans limites »

    Le phénomène des skins parties a fait la manchette des journaux, des bulletins télévisés et de la cyberpresse pendant plusieurs mois en 2009. Parce que des extraits de ces soirées festives avaient circulé sur YouTube et que l’expression skins parties était inspirée de la série télévisée Skins [1], caractérisée notamment par des conduites à risque chez des groupes d’adolescents, ces fêtes ont connu une rare visibilité. Mises en scène d’incivilités, mais surtout de jeunes s’embrassant à tour de rôle, se touchant, en groupe, vautrés sur des canapés ou dans des recoins d’appartements, les images diffusées ont à nouveau été appropriées comme des « preuves visuelles », cette fois d’une sexualité hors normes, qualifiée de débridée. Pour la première fois, le grand public avait massivement l’impression d’accéder, grâce à ces images, à l’univers festif des plus jeunes. Les skins parties ont ainsi été définies comme des soirées festives organisées par des ados et se caractérisant par « l’absence de limite » en matière de consommation de psychotropes, d’actes d’incivilité et de sexualité. Dans ce contexte, la participation des jeunes filles a été interprétée selon les deux mêmes catégories évoquées dans le cas de l’hypersexualisation [2] : soit en tant que victimes de la pression normative des pairs (et donc en danger), soit en tant qu’actrices de prises de risque (dangereuses).

    L’expression « sans limite » exprime la difficulté des adultes à comprendre où celle-ci se situe dans les faits. Elle révèle la peur d’une adolescence qui s’autorégule, en l’absence d’adultes, par des interactions se déroulant dans des contextes qui échappent à la gestion de ceux-ci. Or ces soirées festives s’organisent autour de règles implicites, autorégulées, entre les jeunes présents, mais qui ne s’accordent pas avec les représentations normées de la plupart de leurs aînés. Ces représentations semblent d’ailleurs moins concerner le contenu objectif de la fête que la définition de ce qui serait moralement acceptable dans une fête organisée par des jeunes. Les skins parties ont marqué une étape dans l’histoire récente de l’adophobie car, comme le phénomène du happy slapping pour la violence [3], elles ont interpellé l’opinion publique à partir de vidéos produites par des adolescents. Elles ont été considérées comme des démonstrations partielles d’une sexualité implicite.

    Au sein du public, la mobilisation des images favorise l’association de ce qui est perçu à l’écran avec ce qui l’est perçu dans son propre entourage. Les mises en scène personnifient les événements, renforçant ainsi un effet de proximité qui ramène le phénomène, présenté a priori comme un fait divers, dans le cercle rapproché du spectateur. En d’autres termes, il est facile pour lui d’associer le visage connu d’un ado de son entourage au visage brouillé qui apparaît rapidement sur l’écran. Des vidéos circulant sur YouTube et retransmises par les grandes chaînes de télévision ont ainsi attiré l’attention des citoyens et des parents. Sans surprise, les soirées festives des adolescents se sont révélées comme des occasions de faire des expériences de toutes sortes, notamment par rapport à la sexualité. Mais l’expérience de cette nouvelle forme de proximité a surtout soulevé des inquiétudes. Une fois de plus, les interprétations se sont multipliées sans prendre en considération la parole des principaux concernés, sans appréhender le sens de ces pratiques dans ce que les ados pouvaient eux-mêmes en dire.

    L’une des conséquences de l’adophobie est de laisser s’exprimer d’abord l’angoisse de certains adultes au détriment de la voix des plus jeunes. Puisque le concept repose sur un questionnement qui traduit une angoisse latente partagée par des adultes, c’est sans surprise que ces derniers prennent toute la place lorsque la sexualité des ados surgit là où elle n’était pas attendue. Tombant dans le piège des images, certains peinent à examiner l’univers de sens qui s’articule autour de l’expérience de l’adolescent acteur de son existence. En fait, comme le souligne Gérard Wajcman,

    « on parle aujourd’hui beaucoup des images. Les images font beaucoup parler. Mais quand on discourt sur les images, on laisse finalement dans l’ombre ce qui est derrière l’image, son revers, que toute image masque un regard [4]. »

    Le traitement médiatique des skins parties a donc ceci en commun avec celui du happy slapping [5], de Jackass [6] et de l’hypersexualisation [7] de révéler un rapport de pouvoir entre la parole des ados et les discours des adultes. Minoritaire par rapport à ces derniers, la parole des ados n’a pris que peu ou pas de place dans le débat, ce qui nous amène à nous questionner au passage sur la validité que lui reconnaissent les sociétés contemporaines.

    En se référant à une anthropologie de la fête, on peut se demander en quoi les skins parties, caractérisés par des expérimentations sexuelles et la multiplication des incivilités, diffèrent de la plupart des événements festifs. Des auteurs comme Roger Caillois ont souligné que la fonction principale de la fête dans les sociétés humaines est de suspendre provisoirement l’ordre établi, de modifier temporairement les règles de sociabilité, voire de renverser les rôles et les statuts de chacun [8]. Les fêtes sont des moments privilégiés pour mettre en scène ce qu’il ne faut pas faire en temps « normal », notamment en matière de sexualité. La différence avec la sexualité des adultes se situe surtout dans l’intensité des expérimentations et la diversité des formes qu’elle peut prendre quant à l’expérience de la limite. Leur importance dans la vie des adolescents souligne surtout la capacité ou la difficulté de ces derniers à supporter les contraintes de la vie quotidienne et à leur donner un sens. Se questionner sur les pratiques festives des ados implique alors d’examiner leur vie de tous les jours, leur adhésion à ce que leur proposent les adultes, notamment à l’école et en famille.

    Si les skins parties ont effectivement révélé quelque chose de nouveau concernant la fête, ce n’est certainement pas à propos des expérimentations sexuelles ou de la consommation de drogues, qui ont également été associées, en leur temps, aux beatniks, aux hippies, aux grunges ou encore aux « teuffeurs » de la techno. La particularité des skins parties réside plutôt dans leur visibilité. En effet, les expérimentations des générations précédentes échappaient, en quelque sorte, au regard des parents et des adultes en général. Autrefois, bien qu’étant aussi la cible de commentaires et l’objet de rumeurs, les expérimentations des adolescents, produites entre pairs, ne débordaient pas des espaces et des moments où elles se réalisaient. Aujourd’hui, au contraire, les images numériques banalisent une nouvelle forme de débordement. Chaque fois qu’elles échappent au contrôle des adultes et qu’elles mettent en scène et en jeu leur mobilité métaphorique, ces images redeviennent sources de questionnements, voire d’inquiétude.

    Lachance Jocelyn (2016). “Des skins parties « sans limites »”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 91-95, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/des-skins-parties-sans-limites), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Diffusée de 2007 à 2013, la série télévisée britannique Skins suit durant sept saisons le quotidien de lycéens à Bristol. Y sont abordés de nombreux sujets habituellement peu développés dans les séries pour adolescents comme la sexualité, la toxicomanie, les troubles alimentaires, les maladies mentales... En savoir plus.

    [2Voir le chapitre « De l’hypersexualisation ».

    [4Gérard Wajcman, L’œil absolu, Paris, DeNoël, 2010, p. 15.

    [7Voir le chapitre « De l’hypersexualisation ».

    [8Roger Caillois, L’Homme et le sacré, Paris, Folio, (1939) 1988.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Olivier Douville, « Fêtes et contextes anthropologiques », Adolescence, 2005/3, n.53, p.639-648

    • Bibliographie de « Des skins parties "sans limites" »

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