Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

La médiatisation du happy slapping : les preuves visuelles de la violence

    Tout commence en 2004 à Londres. Des vidéos mises en ligne par des jeunes circulent sur Internet et, rapidement, font la une des nouvelles télévisées en Grande-Bretagne. Le happy slapping est né. Malgré son nom à la consonance plutôt ludique, le happy slapping n’est pourtant pas drôle. Dans le métro de la capitale britannique, des groupes de jeunes s’amusent à filmer des passagers qu’ils giflent au hasard et sans avertissement. Les vidéos produites n’enregistrent pas seulement des actes gratuits de violence à l’égard des adultes, mais capturent aussi les réactions diversifiées de ces adultes qui fuient, appellent à l’aide, s’emportent. Fait nouveau, l’existence d’Internet, combiné à l’usage d’outils numériques intégrés aux téléphones portables, facilite la diffusion en ligne de ces images qui, rapidement, sont vues par des millions de personnes. Pour la première fois, les populations sont témoins d’une violence adolescente diffusée à grande échelle par des adolescents.

    Plusieurs raisons expliquent l’engouement sans précédent pour le happy slapping qui, malgré tout, restera un épiphénomène. La diffusion délibérée d’images mettant en scène des actes répréhensibles par leurs auteurs préoccupe d’abord les autorités, déconcertées par l’exposition de preuves inculpant ceux qui les diffusent. Inconscience de la gravité de l’acte commis ou doigt d’honneur brandi devant la loi, la diffusion de vidéos sur Internet inquiète la population. Mais c’est aussi l’exposition inédite d’une violence juvénile qui provoque alors de nombreux questionnements. Pour la première fois, les images disponibles n’ont pas été scénarisées par des réalisateurs, ni produites puis montées par des journalistes. Elles sont le produit des jeunes eux-mêmes, conférant à celles-ci une valeur apparemment indiscutable de preuve.

    La violence des jeunes est insupportable parce qu’elle souligne la difficulté non seulement à contrôler la jeunesse, mais aussi à domestiquer cette violence en général. Lorsqu’elle émerge là où elle ne devrait pas apparaître, elle trouble et déconcerte. Comme un miroir dans lequel nul n’apprécie se mirer, les images de happy slapping ont été parmi les premières à mettre le grand public face à une réalité qui s’exprime chez certains jeunes de nos sociétés. Même si la délinquance juvénile n’a pas attendu le happy slapping pour engendrer des débats et susciter des fantasmes dans l’opinion publique [1], le fait qu’elle soit filmée a annoncé de nouvelles conditions d’interprétation de la violence des jeunes, en s’appuyant sur des « preuves » visuelles, ouvrant la porte au renforcement de tendances adophobes.

    L’engouement pour le happy slapping a entraîné un glissement, devenu banal aujourd’hui, lorsqu’il s’agit d’interpréter des comportements émergents sur Internet : la confusion de la visibilité d’un phénomène avec sa réalité objective. Interpellées par cette forme inédite de violence, les populations des pays occidentaux ont fini par confondre l’importance qualitative du happy slapping, sa gravité, avec son importance quantitative, son étendue. Cette erreur s’explique au moins pour deux raisons. Premièrement, les tentatives d’analyses véhiculées par plusieurs médias, produites dans l’urgence, ont participé d’une multiplication des discours sur l’épiphénomène, au détriment d’une réflexion approfondie. Résultat : beaucoup de choses ont été répétées, mais peu ont été dites. Deuxièmement, plusieurs ont confondu la place occupée par un épiphénomène dans l’espace médiatique avec la place qu’il occupe concrètement dans nos sociétés en général et chez les jeunes en particulier. En résumé, une assimilation plus ou moins consciente semble s’être faite entre la quantité des discours et la quantité des actes perpétrés.

    Cette prolifération des discours est typique d’une réaction collective, défensive, dans une société qui gère difficilement l’inconnu. Puisque l’incertitude engendre une peur que les individus espèrent conjurer, ceux-ci courent souvent le danger de donner des réponses qui décuplent le sentiment d’insécurité au lieu de rassurer. En 2004, quelques semaines suffisent pour que le happy slapping devienne soudainement un phénomène d’importance. On ne compte plus le nombre d’émissions traitant la question. Des journalistes en cherchent l’origine : on découvre qu’il est connu des lycéens. Interrogés, des commentateurs — qui ne sont cependant pas des spécialistes [2] — se penchent ponctuellement et précipitamment sur le phénomène, puis les discours et les analyses fusent de toutes parts. Notamment dans les médias, qui accordent une place grandissante au happy slapping qui, objectivement, reste toujours un épiphénomène. Mais son traitement médiatique entraîne des conséquences. Une fois de plus, des individus associent la jeunesse à un comportement de violence, et personne ne peut contester ce fait, car ils en ont désormais les preuves sur vidéo. C’est le triomphe du visible au détriment de la rationalité.

    Dans une société de l’urgence, les événements violents sont le plus souvent présentés au grand public sous la forme d’extraits vidéo [3], généralement choisis non pas pour leur représentativité, mais pour leur gravité. Le contexte d’interprétation de ces images est en grande partie construit par le discours médiatique, qui en oriente fortement la lecture. Il en résulte des conséquences à la fois sur le choix des événements retenus et sur leur interprétation. D’emblée, la disponibilité d’images choquantes semble influencer le choix de ce qui fera ou non les manchettes. Ensuite, l’image est soumise aux commentaires qui la déracinent bien souvent de son contexte d’intelligibilité au lieu de l’y restituer pour en saisir le véritable sens. Il ne s’agit donc pas simplement d’examiner ou de dénoncer la violence juvénile, mais, le plus souvent, d’en repérer les manifestations les plus choquantes, pour ensuite les abandonner aux commentateurs, qui s’intéressent généralement plus au contenu des images qu’au contexte de leur production.

    Le sens de ces comportements ne peut être compris sans une certaine prise de recul, ce qui demande un minimum de temps. Le happy slapping exprime davantage l’errance identitaire des jeunes impliqués qu’une explosion de la violence de toute une génération. Cet épiphénomène induit, plus ou moins intensément selon les cas, quatre axes d’interprétation. D’abord, la quête de reconnaissance, car il s’agit pour les slappers de gagner en popularité, notamment auprès d’un groupe de pairs qui accorde à cet acte délinquant un certain prestige. En ce sens, filmer devient une preuve, un trophée. Ensuite, il s’explique par la surenchère, car le happy slapping, dans les cas de diffusion en ligne, suppose une course à la « meilleure » vidéo, reconnue souvent comme la plus audacieuse. Par ailleurs, s’agissant d’une épreuve subie généralement par des garçons qui exposent à leurs pairs un certain courage, le happy slapping est présenté comme un symbole de virilité. Finalement, il ne peut s’expliquer sans tenir compte aussi des effets produits par le visionnage de la scène car, en revoyant les images, il est possible d’allonger la temporalité du moment vécu et de revivre, par procuration, l’intensité de la prise de risque.

    En Grande-Bretagne, le psychologue Marek Palasinski [4] s’est intéressé récemment à la représentation du happy slapping chez les adolescents. Selon son degré et son contexte, celui-ci est parfois banalisé lorsqu’il se réduit à des blagues ayant lieu entre amis. Dans ces situations, il s’agit davantage de surprendre la victime que de lui faire mal, le caractère ludique l’emportant de loin sur une quelconque forme de transgression. Concernant les agressions plus sérieuses d’inconnus par des individus ayant pour objectif d’humilier et de terroriser leur victime, les enquêtes ont révélé deux éléments : le premier empêcherait éventuellement le happy slapping de s’étendre et de s’aggraver, tandis que le second pourrait au contraire l’y encourager. D’une part, l’intention de diffuser la vidéo interdirait aux protagonistes des excès de violence du fait que la preuve pourrait se retourner contre eux. En d’autres termes, il existerait une tension entre le désir de reconnaissance et la peur d’être repéré par les autorités. D’autre part, le caméraman, en se situant à l’extérieur de la scène, ne se reconnaîtrait pas toujours dans une situation de complice, ce qui le retiendrait d’intervenir.

    La compréhension de la violence rendue visible par des jeunes implique de faire un pas de côté pour permettre à l’esprit de s’arracher à la charge émotive que provoquent les images. Parce que les individus ont appris à lire la photo et la vidéo sous le registre de l’émotion plus que sous celui de l’analyse rationnelle, on confond des « indices » visuels avec des preuves, ce qui consolide le piège de la peur. À l’ère du numérique, la violence juvénile se révèle sous des formes inédites, inquiétant le public adulte et réveillant parfois en lui des angoisses profondes qui demandent à être conjurées. Le cas du happy slapping illustre bien comment les images orientent les réponses aux questions que font apparaître les nouvelles expressions de cette violence juvénile. Cette tendance s’inscrit dans une anthropo-logique, c’est-à-dire une logique d’humanité, une récurrence dans la condition humaine qui consiste à transformer la peur de la violence en général en une peur de la violence des adolescents en particulier [5]. Les anthropologues le savent bien : des personnes attribuent le monopole d’une potentialité de violence, pourtant universelle, à des groupes auxquels elles n’appartiennent pas afin de s’en distancer. En créant un écart avec les autres, en liant la violence aux plus jeunes, il s’agit de nier son propre potentiel destructeur et de se rassurer.

    Lachance Jocelyn (2016). “La médiatisation du happy slapping : les preuves visuelles de la violence”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 25-30, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/la-mediatisation-du-happy-slapping), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, La violence des jeunes en question, Éditions Champ social, collection « Questions de société », 2009.

    [2En effet, la rapidité avec laquelle apparaissent de nouveaux phénomènes a pour conséquence de forcer les commentateurs à demeurer à jour, ce qui ne relève pas toujours de l’évidence.

    [3Même lorsqu’elles ne sont pas explicitement montrées, l’allusion à des vidéos encourage leur visionnage en privé, par le biais d’internet.

    [5L’expression empruntée à Georges Balandier renvoie aux invariants anthropologiques qui s’affirme comme des logiques d’humanité récurrentes dans les sociétés.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • David Le Breton, « Entre Jackass et le happy slapping un effacement de la honte », Adolescence, 2007/3, n.61, p.609-622

    • Bibliographie de « La médiatisation du happy slapping : les preuves visuelles de la violence »

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