Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Des adultes face à la mort

    En poussant la mise en scène de la violence au paroxysme de l’imaginable, le djihadisme participe au déversement de nombreuses images de mort dans les espaces numériques. Celles-ci forcent alors les Occidentaux à examiner non seulement l’horreur de cette violence, mais aussi leur propre rapport à la mort, qui se caractérise entre autres par une confrontation de plus en plus rare aux cadavres. En fait, la mort en Occident se vit surtout par procuration, par de nombreuses fictions multipliant ses mises en scène dans des situations diversifiées, d’horribles à loufoques. Elle se vit également dans la consommation des images de l’actualité produites par les médias, visionnage qui s’accompagne le plus souvent d’un sentiment de distance facilitant la réception de ces images chez plusieurs, malgré les émotions qu’elles provoquent. Or, en mettant en scène des jeunes Occidentaux s’adonnant à des mises à mort publiques, les djihadistes réduisent au minimum l’épaisseur de l’image, celle-ci produisant alors un effet inquiétant de proximité en dépit de la distance.

    Omniprésente sous diverses formes, la mort en Occident semble plus facile à montrer qu’à décrire, plus facile à exhiber qu’à expliquer. Dans le film Monsieur Lazhar (2011 [1]) de Philippe Falardeau, un enseignant d’origine algérienne affronte une situation pour le moins difficile lorsqu’on l’embauche dans une petite école primaire de Montréal : quelques jours plus tôt, la maîtresse qu’il remplace s’est pendue au milieu de la classe où il aura la tâche d’enseigner à un groupe d’enfants en deuil. Le film de Falardeau propose alors non seulement de traverser l’année scolaire en compagnie des jeunes endeuillés, mais surtout d’entrevoir les difficultés vécues par des adultes désemparés. Motivés par de bons sentiments, directrice d’école, personnel enseignant et parents n’arrivent que difficilement à aborder le sujet du suicide, contrairement aux enfants qui n’attendent qu’un espace de parole pour parler de leur souffrance et poser des questions. Le constat du réalisateur s’incarne dans cette phrase prononcée vers la fin du film par une jeune élève du groupe : « Les adultes disent que nous avons un problème, mais je pense que c’est eux qui ont un problème. » Certes, le désir de protection s’impose comme un argument d’autorité lorsque certains privilégient le silence afin de ne pas tourmenter les enfants, et que d’autres vantent les mérites du temps et de l’oubli pour faire son deuil. En définitive, c’est leur propre souffrance que les adultes présentés dans le film de Falardeau tentent plus ou moins consciemment de gommer en choisissant d’abord de faire taire l’angoisse apparente des enfants.

    L’adophobie se manifeste dans cette difficile confrontation au décès des autres. S’intéressant aux rapports à la mort en général et au deuil des jeunes en particulier, Martin Julier-Costes rappelle que nos sociétés ne s’inscrivent pas dans un déni social de la mort, mais que nous assistons plutôt à une « intimisation » de celle-ci. Loin d’être niée, elle est omniprésente sous la forme de questionnements personnels qui s’incarnent dans des démarches individualisées d’attribution de sens. Face aux « désordres » que crée chaque mort, les vivants sont forcés de réinventer dans la sphère de l’intime des façons de traverser leur deuil. En ce sens, pour ce socioanthropologue, certaines productions culturelles, comme les séries télé, sont effectivement représentatives de cette « intimisation ». En fait,

    « ces séries illustrent également l’importance de l’intime dans la recherche de sens face à la mort. Les personnages sont souvent seuls et ne partagent que ponctuellement leurs questionnements face à la mort, soit avec le mort lui-même en lui parlant dans la salle d’autopsie ou en le voyant à l’extérieur, soit avec des proches. Chacun « fait avec » la mort, mais personne n’y échappe [2]. »

    Dans ce contexte, l’accompagnement du deuil des plus jeunes se complexifie passablement, car celui-ci ne se résumerait pas à la transmission ou au partage de rituels. Chaque décès est ainsi susceptible de révéler l’indétermination de sens dont souffrent plusieurs adultes.

    La mort ne s’affiche plus pour donner des réponses, mais davantage pour exposer les questions qu’elle suscite. Puisque l’adolescence est également un temps de confrontation quant à la réalité de sa propre finitude et le début d’un travail visant à accepter que nul n’échappe à la mort — ni sa famille, ni ses amis —, les tentatives pour donner un sens à ce qui peut paraître inconcevable sont légitimes, pour ne pas dire nécessaires. Ainsi s’exposent parfois les démarches d’adolescents et d’adolescentes perplexes, mélancoliques ou dépressifs sur Internet, avec l’idée d’interpeller une voix ou un regard extérieur pour échanger, comprendre, échapper à l’angoisse qui surgit et qui paraît parfois insoutenable. Mais puisque nombre d’individus errent dans cette indétermination de sens, les questionnements des plus jeunes renvoient bien souvent aux adultes le reflet de leur propre souffrance. En donnant à cette incertitude une nouvelle visibilité, dans des formes imprévisibles il y a seulement quelques années, la mobilisation des technologies de l’image et de la communication participe alors de cette peur de la mort qu’affrontent les plus jeunes.

    Martin Julier-Costes observe à cet effet que les espaces numériques sont investis par des ados affrontant le deuil à la suite de la perte d’un ami :

    « Les nouvelles technologies, et notamment Internet, créent des espaces où les morts sont représentés et avec qui les amis communiquent [...] Internet, via les réseaux sociaux, est aussi un support privilégié pour adresser des messages au défunt. Lorsqu’un jeune meurt, il n’est pas rare que ses amis créent un blogue, diffusent des vidéos via Dailymotion et YouTube et inondent la page Facebook du défunt ou en créent une à cette occasion. Cette plate-forme leur permet de créer un lieu commun où échanger sur l’organisation des funérailles et d’adresser des messages aux proches ainsi qu’au mort lui-même. À l’image d’une tombe dans un cimetière, la page Internet (blogue, sites [...], réseaux sociaux) permet d’individualiser une mort à l’intérieur d’un espace collectif partagé. C’est aussi le signe d’une préoccupation de la part des amis de marquer cette mort au sein du groupe des pairs tout en la rendant publique et visible pour un collectif qui les dépasse, puisque tout le monde peut venir visiter la page [3]. »

    Nouveaux territoires d’interactions sociales et d’expérimentations de toutes sortes, les espaces numériques sont investis la plupart du temps pour satisfaire des nécessités anthro-pologiques que, par leur caractère de vitrine, ils rendent cependant perceptibles. Les traces laissées en ligne afin de témoigner du processus de deuil s’incarnent alors paradoxalement dans des formes visibles, rendues disponibles, ce qui heurte bien souvent les témoins, qui considèrent ces manifestations comme relevant du domaine de l’intime. En d’autres termes, elles sont des preuves visuelles de la souffrance des plus jeunes, de leurs démarches parfois expérimentales de deuil, mais aussi un miroir de la difficulté des adultes à les accompagner dans ces moments éprouvants.

    Lachance Jocelyn (2016). “Des adultes face à la mort”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 74-78, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/des-adultes-face-a-la-mort), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    Contenus additionnels : 3 contenus

    • Christine Fawer Caputo et Martin Julier-Costes, « La mort à l’école », De Boeck Supérieur, 2015

    • Bibliographie de « Des adultes face à la mort »

    • Martin Julier Costes : extraits de conférence sur les rites de deuil chez les jeunes

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