Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

L’élargissement de la catégorie d’addiction

    L’élargissement de la catégorie d’addiction à certains usages des technologies de l’image et de la communication est représentatif d’une volonté de penser à tout prix de nouveaux comportements à partir de catégories préexistantes. Avec la banalisation de ces technologies et la généralisation de l’usage des écrans au quotidien, des comportements inédits sont apparus au cours des dernières années. Les risques apparemment inhérents aux usages de ces nouveaux objets ont largement été évoqués dans la presse, bien souvent sur un ton des plus alarmants : dangers de l’exposition aux écrans, de la connexion permanente, de la divulgation d’informations personnelles ; dangers pour la santé des usagers de téléphones portables exposés aux ondes, maux de dos liés aux mauvaises postures devant l’ordinateur, douleurs aux cervicales pour ceux qui se penchent régulièrement sur leurs téléphones intelligents ; dangers de ces technologies qui distraient des personnes, au risque de remettre en question les règles de base de la convivialité dans les transports publics et lors de soirées entre amis, etc.

    Parmi les nombreux dangers évoqués dans la presse, la question des addictions aux nouveaux médias s’est greffée sur les nombreuses craintes entretenues à l’égard des plus jeunes. Confondant comportements compulsifs et comportements addictifs, s’appuyant sur la quantité de temps consacrée à certains usages au lieu de s’employer à comprendre la qualité de la relation avec l’objet par l’usager, le terme d’addiction est entré dans le sens commun jusqu’à être parfois vidé de son sens. L’addiction, comme le soulignent la plupart des psychiatres, consiste en un irrésistible besoin de retrouver la source d’un plaisir. En un certain sens, elle concerne la recherche d’une sensation pour la sensation, ce qui est loin du déploiement de sentiment qui s’instaure dans la plupart des pratiques numériques. Mais, comme le souligne Marc Valleur, en confrontant des regards issus de différentes disciplines, le concept même d’addiction devient polysémique, au point que le débat est biaisé par la multiplication des définitions que semble dissimuler l’usage de ce terme [1].

    L’apparente impossibilité pour des adolescents de se départir de leur téléphone portable retient ainsi l’attention des médias depuis quelques années [2]. Ce lieu commun semble d’ailleurs renforcé par certains professionnels, qui assistent aux mises en scène d’adolescents fondant en larmes ou explosant de colère lorsqu’on leur enlève leur téléphone. L’importance symbolique que celui-ci prend à cet âge explique en grande partie pourquoi l’objet devient si précieux à leurs yeux [3]. Symbole par excellence d’un lien intensifié avec les pairs, le téléphone portable est pour de nombreux adolescents la porte sur le monde qu’ils ouvrent lorsqu’ils ressentent le besoin d’échapper à l’espace restreint de leur école ou de leur famille. Or, la charge symbolique qui attache ces adolescents à leur téléphone relève d’une nécessité anthropologique de tisser des liens à l’extérieur du monde qui les retient dans l’enfance. Pour la très grande majorité d’entre eux, il ne conviendrait donc pas de parler d’une addiction, mais bien d’un investissement émotionnel qui s’inscrit dans le contexte d’un devenir-adulte assez classique. Mais en donnant un nom à la peur d’être séparé de son téléphone portable — la nomophobie —, la dimension symbolique de l’objet a pris l’apparence d’une dépendance, voire d’une addiction, terme devenu commode pour désigner la plupart des usages compulsifs dont le sens échappe à la majorité.

    Des accusations semblables sont régulièrement portées envers l’usage d’Internet par les ados. Certes, l’exposition aux écrans engendre des questions légitimes concernant ses effets sur la santé des individus, notamment sur le sommeil [4]. En revanche, le concept d’addiction à Internet est représentatif d’un usage flou de la notion pour désigner une multiplicité de comportements qui se déroulent dans les espaces numériques. Ainsi semble-t-on parfois confondre présence dans un environnement (mondes numériques), pratiques numériques (clavarder, chercher de l’information, etc.) et mobilisation récurrente d’un objet (ordinateur, téléphone). Malgré l’hétérogénéité des mondes numériques et la diversité des pratiques en ligne, peu d’importance semble accordée au fait que les adolescents passent d’une activité à une autre (téléchargement, clavardage, jeux vidéo, recherches d’informations, etc.) même s’ils restent devant le même écran. Le passage d’un monde numérique à un autre (sites Web, document Word, logiciel de traitement audio ou vidéo, etc.) ne fait pas davantage l’objet d’une attention dans ces discours.

    Le caractère addictif des jeux vidéo est aussi régulièrement l’objet d’une attention médiatique traduisant la volonté d’étiqueter des phénomènes en apparence inexpliqués. Même si ces derniers sont désormais utilisés dans le cadre d’activités éducatives, voire de thérapies auprès des adolescents [5], le martelage médiatique dépeignant des joueurs « addicts », brandissant la figure devenue presque mythique d’« otakus » enfermés dans leurs chambres pour jouer vingt-quatre heures sur vingt-quatre, a stigmatisé le loisir par excellence de millions d’adolescents dans le monde, semant le doute et la peur dans de nombreuses familles. Les discours sur une supposée addiction aux téléphones portables, à Internet et aux jeux vidéo ont ainsi renforcé l’adophobie, transformant de simples adolescents attachés à leurs pairs, friands de films et de séries qu’ils téléchargent ou passionnés de jeux vidéo comme d’autres sont passionnés de lecture, en des addicts, des enfants menacés parce qu’ils s’investissent intensément dans des relations, s’adonnent ardemment à leurs loisirs, s’engagent énergiquement dans leurs jeux. Cette tendance à étiqueter des adolescents comme addicts s’est si bien déployée que certains d’entre eux se qualifient désormais eux-mêmes d’addicts, alors qu’ils ne font en fait que nommer l’intensité de leurs passions. L’adophobie ne touche pas seulement les représentations, elle incite à créer des catégories et à inventer un vocabulaire pour lui donner une forme.

    Lachance Jocelyn (2016). “L’élargissement de la catégorie d’addiction”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 129-133, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/l-elargissement-de-la-categorie-d-addic (...)), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Notamment dans Marc Valleur, « Définir l’addiction : questions épistémologiques, conséquences politiques », Blog de l’Hôpital Marmottan, 12 décembre 2012.

    [2Vincent Olivier, « Les ados accros au portable », Lexpress.fr, 27 janvier 2013.

    [3Céline Metton-Gayon, Les adolescents, leur téléphone et Internet. « Tu viens sur MSN ? », Paris, L’Harmattan, 2009.

    [4Joan-Carles Suris et al., « Is internet use unhealthy ? A cross-sectional study of adolescent interne overuse », The European Journal of Medical Science, 4 décembre 2014.

    [5Yann Leroux, Mon Psy sur internet, Limoges, FYP Éditions, 2014.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Bibliographie de « L’élargissement de la catégorie d’addiction »

    • « La société addictogène » : interview de Jean-Pierre Couteron, GREA TV, 2014

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