Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

De l’adophobie à l’adologie

    En 2012, James Moore, alors ministre canadien du Patrimoine, s’est insurgé contre la tenue au Musée des sciences et des technologies d’une exposition sur la sexualité destinée aux adolescents. Par la voix de son porte-parole, il avait alors déclaré qu’« il [était] clair que cette exposition ne correspond[ait] pas [au] mandat [du Musée] », que « ce contenu ne p[ouvait] être défendu et [qu’]il [était] insultant pour les contribuables [1] ». Ses propos avaient été relayés par Radio-Canada. Pourtant la qualité de l’exposition, notamment de par son caractère éducatif et interactif, avait été reconnue au Québec, celle-ci remportant même un prix d’excellence. Insistant pour dire qu’il n’avait pas formellement demandé de changement auprès des autorités du Musée, le ministre Moore s’était néanmoins permis d’en contacter la direction afin de faire valoir son point de vue. Quelques jours plus tard, l’âge minimum requis pour visiter l’exposition sans l’accompagnement d’un adulte était passé de 12 à 16 ans. Selon le parti de l’opposition, cette démarche constituait un exemple rare de censure. Au nom de la protection des ados, certains n’hésitent parfois plus à remettre en question la liberté d’expression de ceux qui osent prendre la parole sur des sujets délicats, mais qu’il importe d’aborder avec les plus jeunes.

    Si le conservatisme moral apparaît clairement lorsqu’il s’agit de faire taire ceux qui parlent, de cacher ce que certains tentent de dévoiler, il s’immisce aussi dans les actions les mieux intentionnées. Paradoxalement, la frontière entre désir de protection et stigmatisation est parfois ténue. Dans son analyse de la sexologie populaire, Ève Paquette montre bien comment des normes construites autour de la primauté de la relation amoureuse comme cadre par excellence d’une relation sexuelle « saine » participent de la stigmatisation de la sexualité pratiquée par des ados à l’extérieur de ce contexte. En effet, en présentant le couple comme le lieu par excellence de l’épanouissement personnel et du plaisir, la pratique de la sexualité s’inscrivant en marge est d’emblée disqualifiée. En fait,

    « le discours qui encadre la ritualité normative laisse entendre non seulement que les comportements qui échappent au cadre normatif ne peuvent qu’être risqués, mais encore que tout ce qui se déroule dans le cadre normatif ne peut qu’être bon. Si toutes les déceptions deviennent traumatismes, il est à parier que les bureaux de psychologues et de sexologues seront bien remplis au cours des prochaines décennies [2]. »

    Motivés par de « bonnes intentions », des acteurs de la prévention vont pourtant, plus ou moins consciemment, renforcer une norme qui laisse dans l’ombre, et parfois dans la marginalité, non seulement ces jeunes qui s’épanouissent sexuellement à l’extérieur d’une relation de couple, mais également ces nombreux adolescents qui ne se reconnaissent pas dans la manière dont est représentée la relation à deux.

    L’adophobie se nourrit de la bataille entre des normes que les acteurs de la prévention défendent au nom de la protection des plus jeunes. La peur pour les ados justifie alors la prise de décision et l’orientation de certaines actions à leur endroit. Une question à poser serait de savoir qui sont les acteurs qui profitent éventuellement d’une adophobie de plus en plus décomplexée. Dans tous les cas, la peur pour les ados justifie aux yeux de plusieurs le contrôle des espaces investis par les jeunes générations et entraîne même le vote de lois qui sont, dans certains cas, sujettes à débat. Ainsi, aux États-Unis en 2014, un adolescent de 17 ans est poursuivi en justice pour avoir envoyé un sexto à sa petite amie à la suite d’une plainte déposée par la famille de cette dernière [3]. La loi considérant ces photos comme de la pornographie juvénile, l’adolescent encourait une peine pouvant aller jusqu’à quatre ans de prison. Le débat s’est embrasé lorsque les autorités ont pensé injecter au garçon un produit qui provoquerait son érection, afin de la comparer avec celle mise en scène sur la photo envoyée [4].

    Depuis plusieurs années, de nombreux adologues ont mobilisé la notion de « panique morale » pour attirer l’attention des chercheurs, des professionnels et du grand public sur la manière dont sont perçues les jeunes générations. Cette tendance n’est pas un hasard. Empruntée à Stanley Cohen [5], la notion de panique morale sert à désigner l’emballement, notamment médiatique, d’acteurs sociaux qui ciblent des personnes ou des groupes considérés comme des menaces pour la société en général et pour l’ordre moral en particulier. Selon Cohen, les premiers exemples de panique morale sont apparus dès les années 1920 alors que des groupes religieux condamnaient les nouvelles technologies de l’époque, à savoir la radio et l’automobile, liées selon eux à des mœurs dépravées. Tout au long du XXe siècle, la panique morale a le plus souvent basculé vers la question de la sexualité, mais également vers celle des effusions de violence [6] parmi les plus jeunes.

    Le conservatisme moral est une réponse au sentiment de perte de contrôle, à la peur qui surgit lorsque s’expriment plus librement les expérimentations des adolescents. Dans ce contexte, la panique morale constitue un allié fidèle de l’adophobie, engendrant elle-même les arguments nécessaires à l’orientation de certaines politiques adophobes. Elle participe également de la construction d’un savoir orienté non pas par les préoccupations des ados, mais par les soucis des plus âgés. En d’autres termes, dans le contexte d’une société qui s’inquiète et avec l’appui d’acteurs qui instrumentalisent cette inquiétude, le savoir finit par se colorer de cette tendance adophobe. La panique morale n’entraîne pas seulement une couverture médiatique ambivalente, entretenant la peur alors qu’elle cherchait peut-être à la conjurer. Elle joue aussi un rôle important dans le choix des recherches menées sur les adolescents, en incitant indirectement la communauté scientifique à vérifier telle ou telle hypothèse. En résumé, elle tourne le regard des producteurs de savoir vers ce qui va mal, laissant dans l’ombre ce qui va bien.

    Les recherches sur l’adolescence émergent d’une peur latente des sociétés. Les premiers travaux prenant cette période de la vie comme objet d’étude vont en effet découler de la volonté de comprendre ce qui perturbe l’ordre social ou moral. Les tout premiers d’entre eux, menés au début du XXe siècle aux États-Unis par le psychologue Stanley Hall, avaient pour objectif de mieux comprendre la sexualité adolescente et ses débordements. Pionniers en leur temps, les travaux de Stanley Hall vont durablement imprégner les études sur l’adolescence jusqu’à aujourd’hui, la sexualité des ados étant d’ailleurs très souvent abordée sous l’angle des problèmes qu’elle pose du point de vue psychologique, social et sanitaire. Toujours aux États-Unis, l’École de Chicago sera à l’origine des recherches sur la délinquance, dans une période d’effervescence urbaine marquée par l’arrivée massive de nouveaux migrants et une montée significative de problèmes sociaux (pauvreté, violence, etc.). L’origine du savoir sur l’adolescence s’appuie donc sur un désir de comprendre, qui ne semble jamais bien éloigné du besoin de conjurer la peur que suscite le mystère entourant la sexualité et la violence adolescentes, la psychologie de Stanley Hall s’intéressant initialement à la sexualité des plus jeunes tandis que la sociologie de l’École de Chicago se tournait vers les manifestations de la violence juvénile [7].

    De nos jours, l’adophobie participe encore à l’orientation de la construction des savoirs. Des adologues de tous les horizons savent que ces sujets trouvent un écho significatif chez les professionnels et les parents, ce qui les encourage parfois à répondre à une certaine demande. Or, parmi les auteurs, certains vont exploiter non pas l’intérêt général pour un phénomène, mais plus spécifiquement la peur que ce dernier produit au sein du grand public. En confirmant les craintes latentes qui se maintiennent dans nos sociétés, certains auteurs se proclamant spécialistes attirent expressément l’attention de la population sur les dangers encourus par les adolescents, et ce sans situer leurs comportements ni nuancer les situations abordées. De nombreux titres d’ouvrages de vulgarisation, se voulant délibérément alarmants, témoignent d’ailleurs de l’intérêt marchand des auteurs et des éditeurs.

    Au-delà de cette exploitation de la sexualité et de la violence adolescentes, les adologues ne sont pas non plus à l’abri d’une adophobie subtilement immiscée dans leurs propos. Certains vont implicitement dévaloriser les cultures adolescentes en les inscrivant plus ou moins consciemment dans un ordre où règne une hiérarchie culturelle. Jeux vidéo, séries télé, teen movies sont abordés par des spécialistes avec le sourire aux lèvres, soulignant dans le même élan la suprématie des classiques de la littérature des derniers siècles. Ce piège de la hiérarchisation culturelle déforme parfois les analyses visant à comprendre les implications réelles et objectives de ces objets culturels dans la vie des adolescents. Plus encore, le vocabulaire employé par certains auteurs pour qualifier des comportements ou pour décrire des phénomènes qui les impliquent ne répond pas toujours à la rigueur qui s’impose en sciences sociales. Ainsi, il est surprenant de lire dans des ouvrages scientifiques ou d’entendre de la bouche de conférenciers des termes comme « naïf » et « dérisoire », qui risquent de disqualifier les jeux vidéo ou d’associer les jeux de rôle à une fuite inextricable et pathologique de la réalité, etc. L’emploi du terme « mutant » pour désigner les adolescents est un exemple fort soulignant qu’il ne s’agit pas, pour certains experts, de les comprendre, mais bien de parler de ces derniers à partir de la distance, voire du malaise ressenti. Un point de vue adultocentré s’impose alors au détriment de la prise en compte de la perspective du sujet comme acteur de son existence.

    L’adophobie concerne potentiellement tout le monde : parents, enseignants, travailleurs sociaux, médecins, psychiatres, psychanalystes, sociologues, anthropologues, psychologues, etc. Les chercheurs en sciences sociales n’échappent pas plus au contexte adophobe des sociétés contemporaines, d’où l’importance, pour ces derniers, de se méfier de leurs propres craintes. Il est tout aussi important de reconnaître que, bien souvent, la somme des informations disponibles sur les « problèmes » des ados dépasse de loin celle sur les banalités de leur vie quotidienne. Cette remarque n’est pas anodine, car elle implique des conséquences parfois importantes sur les représentations. Par exemple, pendant plusieurs années, les commentateurs de tous les horizons ont pu dire que les générations montantes préféraient désormais la vie en ligne à la vie dans les espaces physiques. Or, après des années de tergiversations, une étude a enfin prouvé le contraire : les adolescents préfèrent les rencontres en face à face. Il suffisait de leur poser la question pour faire taire la voix de la crainte [8].

    Lachance Jocelyn (2016). “De l’adophobie à l’adologie”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 119-125, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/de-l-adophobie-a-l-adologie), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1« Une exposition trop osée pour le ministre Moore », ICI Radio-Canada, 17 mai 2012.

    [2Ève Paquette, « Jouer à “ça”. Sexologie populaire et sexualité adolescente », in Guy Ménard et Philippe St-Germain, Des jeux et des rites, Montréal, Liber, 2008, p. 229-252, p. 250.

    [3« Un ado encourt la prison pour un "sexto" », Le Figaro.fr, 18 juillet 2014.

    [5Stanley Cohen, Folk devils and moral panics, London, Mac Gibbon and Kee, 1972.

    [6Nous pouvons penser au débat sur l’euthanasie.

    [7Pour plus d’informations sur l’École de Chicago, nous vous renvoyons à l’ouvrage de David Le Breton, L’interactionnisme symbolique, Paris, PUF, collection « Quadrige Manuels », 2004.

    [8« Social Media, Social Life : How Teens View Their Digital Lives », rapport de recherche, Common Sense Media’s Program for the Study of Children and Media, 26 juin 2012.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Jean-Michel Chaumont, « Présentation. Entre paniques et croisades : sociologues et claims-makers », Recherches sociologiques et anthropologiques, 2012, n.43-1, p.1-13

    • Bibliographie de « De l’adophobie à l’adologie »

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