Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Les dangers de la pornographie

    La « mobilité métaphorique » des images [1] n’entraîne pas seulement de nouvelles possibilités, pour les adolescentes, de décloisonner les espaces où elles sont retenues. Il ne s’agit pas seulement de pouvoir aller à la rencontre des autres et de franchir de nouvelles frontières spatio-temporelles, mais aussi de recevoir de l’information, d’être mis en contact avec le monde extérieur. La pornographie est en ce sens une donnée à prendre en considération pour saisir le déploiement de l’adophobie dans un monde parsemé d’images. Commentée, omniprésente, mais taboue, la pornographie n’est cependant pas nouvelle et, plus encore, la démocratisation d’Internet n’a pas seulement facilité sa diffusion et son accès. À l’ère du numérique, la transformation significative de la pornographie se situe plutôt par rapport à la nouvelle proximité que les industries du X se plaisent à renforcer par différentes stratégies, notamment en proposant à ses adeptes des images « amateurs ». Au-delà du spectacle banalisé de la dégradation de la femme, de la violence sexuelle, mais aussi de la relative réussite économique et sociale des pornstars, l’industrie pornographique se développe dans un contexte où il est aussi devenu envisageable de partager du contenu, de diffuser des séquences, de se mettre en scène, voire de produire ses propres images.

    La menace décrite au sujet de la pornographie concerne avant tout la difficulté à évaluer le rôle de celle-ci dans la vie sexuelle des plus jeunes. Son analyse repose sur l’idée qu’une perte de valeur peut être associée à la transformation de la sexualité. Par rapport à l’influence de la pornographie, cela implique d’emblée une banalisation de la dégradation de la femme, réduite à un objet, et le renforcement du stéréotype de performance dans lequel sont enfermés les garçons. L’idée d’une contagion des mœurs par l’image persiste. Le questionnement de la pornographie est donc légitime, mais il est généralement orienté non pas par l’intention de comprendre concrètement son appropriation par les ados, mais par la volonté plus ou moins explicite de prouver l’existence de cette contagion et d’en révéler les effets dommageables. Le véritable danger de la pornographie réside dans une analyse elle-même contaminée par la peur, et qui ne se risque pas à appréhender le phénomène dans sa globalité. En ce sens, la plupart des études s’intéressent avant tout à ses méfaits et aux addictions qu’elle provoque.

    Adophobie et sexualité s’inscrivent paradoxalement dans la résurgence d’une logique d’invisibilisation des problèmes dénoncés, ce qui a pour effet une certaine contre-productivité en matière de prévention. Le contrôle parental est une réponse qui ne peut être condamnée, mais il comporte un danger lorsqu’il tente de suppléer une prise de parole pourtant nécessaire. L’usage du contrôle est parfois justifié lorsqu’on en fait un complément à l’éducation. Mais lorsqu’il est présenté comme la solution à tous les problèmes, son utilité se limite alors à rassurer les adultes, et non à intervenir efficacement auprès des plus jeunes. Dans tous les cas, comme le souligne le psychologue Yann Leroux, la question de l’accompagnement reste entière :

    « l’exposition à la pornographie est un phénomène important qu’il faut prendre en compte. La protection est souhaitable, mais elle ne peut pas être totale. Il faut donc donner aux enfants la possibilité de traiter les effets de débordement et de démétaphorisation que les images pornographiques suscitent. Ce traitement passe par la possibilité donnée à l’enfant de parler de l’effet des images sur sa personne [2]. »

    Bien qu’il existe de nombreuses enquêtes sur la pornographie, peu de résultats sont disponibles concernant son appropriation, malgré les témoignages des adolescents et des adolescentes eux-mêmes. D’emblée, nous savons que les individus ne sont pas égaux face aux images. Dans une perspective socioanthropologique, la réception des images ne peut être comprise en dehors des interactions qui favorisent ou limitent l’intégration des modèles visionnés pour alimenter ou non ses propres représentations et pratiques sexuelles. L’anthropologie culturelle souligne à cet effet que les pratiques corporelles sont les résultats de l’intégration et de la synthèse par les individus des schémas corporels produits par les autres [3]. En d’autres termes, en imitant maladroitement, mais de façon répétée, ce qui est représenté, chacun participe d’une mimésis qui, dans les faits, est toujours partielle et imparfaite des modèles proposés. Dans ce contexte, les images pornographiques sont des schémas corporels pouvant alimenter les représentations et les pratiques. Toutefois, ces images font aussi face à d’autres représentations, qui seront discutées ou non par les ados.

    À cet effet, la pornographie est un danger lorsqu’elle s’affirme comme un modèle qui n’en rencontre pas d’autres pour le désavouer. Elle touche particulièrement les jeunes qui n’en parlent pas ou qui ne peuvent pas en parler. Ses effets sont parfois renforcés ou diminués lorsque des ados trouvent, lors d’échanges avec d’autres personnes — des pairs, mais aussi des adultes —, des confirmations ou des infirmations de la validité de ces images qui sont données pour vraies. C’est l’une des dimensions importantes de l’appropriation, mais pas la seule. En fait, des études montrent que si certains intègrent ces modèles à leur vie sexuelle et qu’ils l’imposent à leur partenaire comme la norme, d’autres vont soit refuser d’emblée ce modèle, soit le remettre en question lors de la rencontre avec l’autre [4]. De plus, certains vont aussi s’approprier les modèles pornographiques avec une distance critique, intégrant ponctuellement des stéréotypes inhérents au phénomène sous la forme de mises en scène ludiques ou encore de jeux de rôles, pensés entre partenaires.

    En résumé, pour comprendre la place de la pornographie dans la vie des adolescents, il importe d’examiner l’appropriation qu’ils font de ces images. Ainsi se révéleraient différents cas de figure : une appropriation inégale de la pornographie d’un jeune à l’autre, c’est-à-dire une intégration partielle ou totale ou encore un rejet des modèles proposés, et cela, selon les situations vécues (par exemple, les modèles seraient rejetés au sein de la relation de couple, acceptés lors de la pratique de masturbation, intégrés ou non à des jeux érotiques avec sa petite amie ou son petit copain, imposés au partenaire malgré lui ou elle, etc.).

    Les tendances adophobiques de nos sociétés ont parfois pour conséquence d’orienter les opinions, voire les analyses, dans une perspective qui laisse peu de place à la nuance. D’une part, les débats portant sur la pornographie concernent le plus souvent les pratiques des adolescents, laissant dans l’ombre celles des adultes, qui sont pourtant eux aussi concernés par le phénomène. D’autre part, parce les images pornographiques dérangent et choquent, il semble parfois difficile pour les experts d’adopter une perspective autre que le rejet pour en saisir toute la complexité. Rejetée en bloc pour son contenu, la pornographie ne peut cependant être analysée seulement pour ses inconvénients. Il importe de se demander pourquoi et comment les acteurs de ce phénomène s’approprient les images et les modèles stéréotypés qu’elle véhicule. Au-delà des bénéfices et des inconvénients d’ordre psychologique, il s’agit d’examiner le rôle de ces images dans les interactions. En quoi nourrissent-elles les discussions et les échanges entre pairs ? Comment s’imposent-elles dans les représentations ? Et surtout, comment ses adeptes imposent-ils ou remettent-ils en question leurs stéréotypes lors de la rencontre intime avec l’autre ? Une telle approche demande alors de se distancier de la crainte caractérisant les discours usuels sur ces images, de se libérer de la peur d’une contagion inhérente à leur mobilité métaphorique, pour repenser l’image elle-même — qu’elle soit ou non pornographique — comme un médiateur éventuel de la relation à l’autre.

    Lachance Jocelyn (2016). “Les dangers de la pornographie”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 110-114, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/les-dangers-de-la-pornographie), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Bibliographie de « Les dangers de la pornographie »

    • Serge Tisseron : « Les parents doivent éduquer les enfants au porno », Ce soir (ou jamais !) (28 mars 2014)

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