Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Le contrôle des espaces numériques

    Depuis quelques années, le sociologue Zygmunt Bauman attire l’attention sur la multiplication des « espaces interdictionnels [1] ». Non seulement les places publiques des grands centres urbains occidentaux sont soumises à des programmes d’aménagement qui visent leur contrôle, pour ne pas dire leur « nettoyage », mais on remarque aussi que ces espaces pourtant publics sont surveillés et même parfois interdits d’accès le soir venu. Il est rare de pouvoir échapper au regard de la vidéo-surveillance et à la vigilance des policiers. Il en résulte une disparition progressive des espaces intermédiaires, de ces entre-deux traditionnellement investis par les adolescents pour se retrouver et échapper temporairement au regard de leurs aînés. Par exemple, à l’origine, les raves se caractérisaient par le choix d’un espace intermédiaire pour festoyer avant de le déserter. Des lieux aussi diversifiés que des usines abandonnées, des plages, d’anciens bunkers ou des champs étaient alors investis massivement par les jeunes fêtards. En ce sens, le mouvement rave des années 1990 et 2000 est représentatif d’une volonté de la jeunesse d’investir, au dernier moment le plus souvent, de façon provisoire, des espaces abandonnés, derniers refuges pour se rencontrer et faire la fête. À l’opposé, de nouveaux lieux de socialisation, commerciaux, apparaissent : autant de lieux également investis pour se retrouver entre amis et s’amuser, mais qui ne seront occupés qu’à la condition de payer (boîtes de nuit, cinémas, parcs d’attractions, etc.).

    Dans un article publié au mois d’août 2014, le journal Le Monde posait la question : les mineurs peuvent-ils se faire refouler d’un camping [2] ? Évoquant la difficulté pour de nombreux adolescents d’accéder à des terrains de camping pendant les vacances d’été, l’article donnait du même coup une illustration des conséquences concrètes de l’adophobie dans la gestion des espaces privés. Selon cet article, les propriétaires adopteraient des positions variées face aux ados en demande, allant de la simple exigence d’autorisation parentale — afin de se protéger contre d’éventuels bris — à la présence des parents sur place pour discuter des règles à respecter, jusqu’au refus systématique des mineurs non accompagnés de leurs parents — et ce, même s’ils sont sous la responsabilité d’amis majeurs. Des adolescents ne sont donc pas autorisés à occuper des lieux dont les adultes jouissent en toute liberté, et de jeunes adultes ne sont pas reconnus dans leur droit de prendre en charge des mineurs. En s’appuyant sur les représentations d’une adolescence dérangeante, d’une jeunesse troublant potentiellement la paix et l’ordre public, les positions adoptées par des adultes passent de la simple protection des intérêts, voire du geste éducatif, à l’interdiction formelle.

    Le contrôle des espaces physiques, des lieux, vise dans certains cas les adolescents de manière explicite. L’exemple du Mosquito est en ce sens fort, soulignant l’importance des dérives que peuvent éventuellement entraîner des tendances adophobes. Symbole par excellence d’une adophobie décomplexée, le Mosquito est un dispositif générant des infrasons qui ne sont audibles que par des jeunes, étant donné le stade de développement de leur oreille interne [3]. Présentant son produit comme une arme de répulsion contre les ados — qui lui font peur —, Howard Stapleton se targue d’avoir créé ce Mosquito afin de viser explicitement un groupe déterminé d’individus, ce qui aurait été impensable si le dispositif avait, par exemple, visé exclusivement les femmes, ou encore un groupe ethnique ou religieux précis. Malgré la stigmatisation flagrante des plus jeunes et l’évocation par des spécialistes des risques physiques liés à la génération d’infrasons, les ventes du Mosquito se sont poursuivies dans plusieurs pays occidentaux. En France, les tribunaux l’ont finalement interdit, mais pas sous le prétexte d’une stigmatisation de la jeunesse : ce sont les conséquences néfastes estimées pour l’ensemble des habitants d’une petite ville qui semblent avoir justifié le verdict final. D’autres stratégies ont été mises en œuvre pour libérer l’espace public de la présence de jeunes fêtards, notamment, en France, l’usage de jets d’eau. Au Québec, la Commission des droits de la personne et de la jeunesse s’est inquiétée de l’apparition sur le marché de cet outil bafouant explicitement les droits des plus jeunes.

    La multiplication des « espaces interdictionnels » est l’indice de sociétés refusant la visibilité des problèmes sociaux qu’elles engendrent. Dans plusieurs grandes villes occidentales, mendiants et SDF ont disparu des lieux de passage et des places touristiques, sans pour autant disparaître des statistiques officielles. Dans le même élan, des « bandes » de jeunes ont été chassées des endroits qu’elles investissaient encore hier. En France, le débat sur l’occupation des halls d’entrée des immeubles HLM par les adolescents a été fortement médiatisé pendant des mois. Malgré la diversité des exemples, le phénomène évoqué par Bauman s’appuie sur l’idée plus ou moins explicite d’un contrôle des espaces, non pas pour enrayer les comportements qui s’y expriment, mais pour en faire disparaître les manifestations visibles. Nos sociétés assistent alors généralement au déplacement des populations implicitement visées. C’est dans ce contexte de la multiplication des « espaces interdictionnels », conjugué à l’accroissement du sentiment d’insécurité chez les parents, que les adolescents investissent massivement les mondes numériques.

    La logique décrite par Bauman concerne également le rapport des sociétés occidentales à la gestion des espaces numériques. Comme pour la gestion des espaces physiques, c’est la visibilité de certaines populations ou de certains comportements qui semble déranger l’ordre public, qu’une frange de la population demande de rétablir. D’une part, les gouvernements occidentaux légifèrent pour combattre certains comportements indésirables, comme le cyberharcèlement ; d’autre part, le contrôle parental s’affirme dans nombre de foyers comme une pratique sécurisante pour des parents, qui l’intègrent alors à un devoir de protection de leurs enfants. Justifié par la volonté de protéger les plus jeunes, le contrôle des espaces numériques entraîne cependant des conséquences semblables à celui qui s’impose dans les espaces publics. Les populations et les comportements visés ne disparaissent pas : ils semblent plutôt se déplacer et s’exprimer autrement, dans d’autres lieux. De plus, s’il est primordial de ne pas considérer les espaces numériques comme des zones de non-droit, il est tout aussi important de ne pas s’imaginer que l’interdiction suffira à résoudre les problèmes qui sous-tendent la manifestation des comportements en cause.

    La petite histoire de Facebook est en ce sens instructive. D’abord investi par les étudiants universitaires pour y publier des photos de leurs soirées, le réseau social n’a plus été employé de la même manière ni pour les mêmes raisons par ses premiers utilisateurs lorsqu’il a par la suite été ouvert aux adolescents scolarisés aux États-Unis. Prenant conscience de la présence en ligne des plus jeunes, des étudiants universitaires ont retiré leurs photos de beuveries. Plus récemment, les adolescents, observant la présence grandissante sur Facebook de leurs parents, ont été amenés à ne plus considérer ce réseau social comme un espace protégé de socialisation entre pairs, mais plutôt comme un espace public. Ainsi, nos plus récentes enquêtes montrent non seulement qu’une nouvelle prudence s’exprime sur les réseaux sociaux lorsqu’il s’agit de publier des photos ou des vidéos de soi, mais surtout que de nouveaux espaces numériques sont investis, notamment pour échanger des contenus intimes, voire compromettants [4]. Ce n’est donc pas l’application des lois qui semble efficace pour modifier des comportements en ligne, mais bien la conscience de la présence des autres dans les espaces investis.

    Le succès récent de l’application Snapchat révèle la nécessité pour les adolescents d’échapper au regard des adultes, d’investir des espaces libérés de la surveillance de leurs aînés afin de se retrouver et de communiquer entre eux. Snapchat permet l’échange de photos et de vidéos éphémères, s’effaçant après quelques secondes, entre personnes désignées [5]. L’application est donc destinée à la communication visuelle. En optant pour ce moyen privé et pour le partage de photos qui se détruisent d’elles-mêmes, les ados témoignent de la nécessité d’investir de nouveaux espaces de rencontres. La communication visuelle n’aurait donc pas ici pour objectif l’exposition de soi, encore moins le dévoilement de son intimité, mais bien la constitution d’un espace privé où se retrouve un nombre limité d’amis.

    Dans le contexte d’une nécessaire autonomisation des ados, l’investissement d’espaces de socialisation échappant au contrôle provisoire des adultes favorise l’expérimentation de soi à l’extérieur du contrôle parental. Il permet aux adolescents à la fois de vivre pleinement le risque de la rencontre et d’expérimenter des versions inédites d’eux-mêmes. Ces espaces recherchés et investis temporairement, mais de façon récurrente, participent de la nécessité anthropologique qu’est le détachement progressif de l’individu de sa famille d’origine — d’où la revendication parfois virulente de certains ados pour accéder à de tels espaces, ou encore un investissement prudent de ces derniers par des jeunes inquiets de ce qui les attend dans un monde régulé par les pairs.

    L’investissement par les ados d’espaces situés à la frontière du privé et du public est représentatif de cette prudence. Dans les espaces urbains, l’observateur attentif constate rapidement que des adolescents se retrouvent sous des porches, entre les wagons des TER, dans les halls d’entrée des immeubles, etc. Lieux de passage, ces derniers symbolisent aussi la position intermédiaire, entre-deux de l’adolescent, se traduisant par un positionnement à la frontière entre le visible et l’invisible. Les exemples de Facebook, puis de Snapchat, montrent que cette logique s’est récemment transposée dans les mondes numériques. En quête d’espaces réservés, les jeunes flirtent avec le regard adulte présent désormais sur les réseaux sociaux, l’interpellant, le testant à nouveau pour faire l’expérience, notamment, des limites morales à ne pas transgresser. Mais, paradoxalement, lorsque des adolescents cherchent à dissimuler leur vie en ligne, à garder pour eux le secret de leurs échanges, des adultes vont parfois chercher à en savoir plus, animés par une curiosité qui, tantôt renvoie à des craintes justifiées, tantôt à une adophobie qui cherche à être conjurée.

    Lachance Jocelyn (2016). “Le contrôle des espaces numériques”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 59-65, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/le-controle-des-espaces-numeriques), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [4Jocelyn Lachance, Yann Leroux, Sophie Limare, Selfies d’ados, Presses de l’Université de Laval / Chroniques sociales, collection « Adologiques », 2017 (à paraître).

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Rapport « Freedom on the Net 2015 »

    • Bibliographie de « Le contrôle des espaces numériques »

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