Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Jackass : de l’écran à la rue... à l’écran

    Le succès de l’émission Jackass auprès d’une partie de la jeunesse des années 2000 a également dérangé nombre d’adultes, déconcertés devant la violence que s’infligent ses protagonistes. Au début des années 2000, Johnny Knoxville [1] et sa bande ont proposé une émission de télévision caractérisée par la mise en scène de prises de risque délibérées et banalisées. L’objectif est de se faire mal ou de faire mal à ses amis, et d’en rire. Ainsi, Jackass ne manque pas d’imagination : se laisser propulser par la force d’un réacteur d’avion, s’électrocuter les testicules, marcher sur des centaines de pièges à souris, affronter une championne en titre de Kick-Boxing, etc. Dans cette émission, se faire vomir est normal ; créer du désordre dans des lieux publics aussi. En bref, l’équipe de Jackass se moque de la douleur délibérée, tourne en dérision la prise de risque et multiplie les actes de provocation, flirtant constamment avec les limites corporelles, légales et morales.

    Dans les coulisses de ces mises en scène se cache une équipe aguerrie de professionnels, composée notamment de cascadeurs, de champions de sports extrêmes et d’artistes de différents horizons. En fait, l’émission, qui aurait pu être analysée comme une forme renouvelée et inédite du cirque dans le contexte contemporain, a rapidement été accusée de donner un mauvais exemple aux plus jeunes. Une fois de plus, ce sont les dangers potentiels qui ont fait l’objet d’une attention soutenue, au détriment d’une analyse globale du phénomène. Lors du passage de Jackass au Québec dans le cadre de sa tournée de 2004, les médias se sont rapidement emparés de l’événement [2], anticipant les problèmes à venir, ce qui n’a pas été sans inquiéter les polices locales. Se rapprochant de leur public, Knoxville et ses « potes » se sont produits sur scène, en direct. Les événements ont donné raison à leurs détracteurs : successivement, les villes de Québec et de Montréal ont été le théâtre de cascades produites par les jeunes fans à la sortie des spectacles. La police est intervenue, a effectué des arrestations, et la presse a relayé le récit des événements [3].

    L’adophobie puise sa source dans le risque du débordement de la violence juvénile à l’extérieur des espaces où elle devrait demeurer circonscrite. Car la peur ne surgit pas lorsque les jeunes s’expriment par la violence, mais bien lorsque celle-ci s’exprime dans des contextes que nos sociétés ne contrôlent pas. La violence encadrée d’un match de rugby, de boxe, de hockey sur glace ou encore les cascades réglementées des sports extrêmes ne causent guère de soucis à la majorité des individus dans nos sociétés de la performance. Mais son déchaînement dans l’espace urbain, sous des formes qui ne trouvent pas d’explications claires, pose la question de son sens, et celle vitale de la sécurité. Cette remarque s’applique aussi aux prises de risque en général. Lorsque des individus affrontent des dangers dans des situations extrêmes, mais sous surveillance (courses de Formule 1, traversée de l’Atlantique en radeau, épreuve de descente en ski alpin, etc.), le risque de blessure, voire de mort, n’empêche pas les exploits, les compétitions et les épreuves de se réaliser.

    Ce n’est donc pas exactement la gravité de la prise de risque qui dérange généralement les personnes, mais plutôt le sentiment de contrôler ou non ses éventuels débordements. Au-delà des infractions commises, les cascades des jeunes amateurs de Jackass à la sortie du spectacle ont provoqué un malaise parce qu’elles soulignaient explicitement l’incapacité des sociétés à contenir la violence. Jackass a révélé une nouvelle modalité d’appropriation par des adolescents de mises en scène produites par des adultes. Non seulement de jeunes fans ont semblé s’identifier aux cascadeurs, mais ils se sont aussi mis à leur tour en scène en filmant leurs propres cascades, puis en les diffusant sur Internet. Ainsi, de nouveaux producteurs se sont imposés dans le monde des images : aux côtés des professionnels et des médias se sont ajoutés les adolescents eux-mêmes. Mais les vidéos produites par ces derniers n’ont pas échappé à des lectures qui les liaient de près aux images diffusées par les adultes : ces mises en scène ont « prouvé » à la fois, aux yeux de plusieurs, que des ados imitaient sans réfléchir ce qu’ils voyaient et que les médias avaient bien raison de s’inquiéter des répercussions de Jackass sur la jeunesse. Dans les faits, les événements ont aussi laissé la population dans l’ignorance du sens que pourraient prendre les comportements de ces jeunes.

    Pour comprendre l’engouement de certains d’entre eux pour les « exploits » des cascadeurs, il importe de revenir brièvement sur l’histoire de la mise en scène du risque des adolescents sur les écrans. Pendant longtemps, l’adolescence a été l’objet de films de fiction et de reportages télévisés. De Graine de violence (1955 [4]) à Orange mécanique (1972 [5]), de La Fureur de vivre (1955 [6]) à Fight Club (1999 [7]), les comportements à risque ont fait l’objet d’une attention permanente de la part des cinéastes. En fait, dès les premières mises en scène de ces jeunes au cinéma,

    « le personnage adolescent est marqué par l’émergence d’une figure fugueuse, en rupture avec la société, devant ses contours tout autant à la crise de 1929 qu’à la grande saignée démographique des années 1917-1918 [8]. »

    Jusqu’à aujourd’hui, l’adolescent au cinéma reste imprégné de l’importance accordée à la délinquance en particulier et aux conduites à risque en général. Ce traitement cinématographique est d’ailleurs bien souvent marqué par un certain moralisme, ce qui est aussi observable dans les séries télé les plus récentes [9], à l’exception peut-être de la série Skins [10].

    De leur côté, les médias s’intéressent depuis longtemps à l’adolescence et en ont construit une image fortement associée aux conduites à risque [11]. Violence et vitesse au volant, conduite en état d’ivresse, consommation d’alcool, etc., les sujets abordés témoignent d’un sentiment de responsabilité à l’égard des jeunes, mais découlent aussi, paradoxalement, d’une représentation profondément négative et fausse de la jeunesse. Cette représentation fortement connotée semble repérée par nombre d’adolescents d’aujourd’hui, conscients de l’image négative que les écrans propagent d’eux. Depuis longtemps, la mise en scène des prises de risque a été largement construite par des adultes à partir d’un discours moralisateur et sécuritaire, aux antipodes de leurs expériences. Si Jackass a plu à des millions d’adolescents dans le monde, c’est entre autres parce que l’équipe de Knoxville leur a présenté des mises en scène du risque correspondant de près aux bénéfices que de telles pratiques leur apportent : le plaisir de se mettre à l’épreuve, d’accepter l’échec, et de partager cela entre amis. En fait,

    « on pourrait simplement accepter que ces jeux pour jeunes adultes ne soient qu’un divertissement. Dans nombre de blogues, de jeunes amateurs de Jackass disent les pratiquer pour se désennuyer, pour passer du temps, pour vivre quelques émotions fortes ou pour se donner en spectacle [12]. »

    Au-delà du procès, des accusations d’immaturité et de bêtise, la question du sens de ces comportements est restée sans réponse dans le discours médiatique.

    Lachance Jocelyn (2016). “Jackass : de l’écran à la rue... à l’écran”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 30-35, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/jackass-de-l-ecran-a-la-rue-a-l-ecran), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
    Licence Creative Commons
    Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International. Merci de citer l'auteur et la source.

    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Acteur et cascadeur américain, Johnny Knoxville est l’inventeur du concept de l’émission Jackass.

    [3« Spectacle de Jackass : l’anti-émeute intervient », ICI Radio-Canada, 4 avril 2004.

    [7David Fincher, Fight Club, 1999 (139 min).
    Voir la bande annonce :

    [8Vincent Lowy, « L’adolescent dans le cinéma classique hollywoodien : apparition d’un personnage perturbateur – et perturbé ! », in Jocelyn Lachance et al. (dir.), Films cultes et culte du film chez les jeunes. Penser l’adolescence avec le cinéma, collection « Sociologie au coin de la rue », Québec, Presses de l’Université Laval, 2009. p. 27-32, p. 27.

    [10Diffusée de 2007 à 2013, la série télévisée britannique Skins suit durant sept saisons le quotidien de lycéens à Bristol. Y sont abordés de nombreux sujets habituellement peu développés dans les séries pour adolescents comme la sexualité, la toxicomanie, les troubles alimentaires, les maladies mentales... En savoir plus.

    [12Denis Jeffrey, « Jackass », in David Le Breton et Daniel Marcelli, Dictionnaire de l’Adolescence et de la Jeunesse, Paris, PUF, 2010, p. 465-466, p. 466.

    Contenus additionnels : 4 contenus

    • Denis Jeffrey, « Identité masculine et épreuves de virilisation à l’adolescence », Intexto, janvier-avril 2015, n.32, p.119-135

    • Bibliographie de « Jackass : de l’écran à la rue... à l’écran »

    • Site officiel de la maison de production de Jackass

    • Page Wikipédia de l’émission Jackass

    .